Trois schémas techniques d'interprétation du rêve
Ces
trois schémas, que j'expérimente depuis une dizaine
d'années et qui semblent porter leurs fruits dans la pratique
de plusieurs micropsychanalystes, sont: 1. l'élaboration
simple, 2. l'étude systématisée,
3. l'étude
comparée
du rêve. Ces trois schémas sont progressifs et, dans
l'ordre, le premier peut servir de tremplin associatif au deuxième
et celui-ci au troisième.
L'élaboration simple consiste
en une approche associative du rêve.
C'est le rêve pris au premier degré de son contenu manifeste
dont certains éléments s'inscrivent directement dans
le matériel de l'analysé. L'élaboration simple
n'a pas la prétention de dévoiler partie ou totalité du
contenu latent, mais simplement de mettre en rapport, d'articuler associativement
un aspect ou l'autre du contenu manifeste avec le matériel vital
et éventuellement actuel. Elle permet d'intégrer le contenu
manifeste dans la vie de l'analysé alors que, comme nous le
verrons, une étude plus poussée du rêve permet
d'intégrer
la vie entière dans un seul rêve.
Les interventions concernant
l'élaboration simple se calquent
sur la technique lie explicative de la règle fondamentale. Elles
procèdent par paliers. c'est d'abord le rêve dit lentement,
très lentement, sans se préoccuper de son intelligibilité,
des vraisemblances ou des invraisemblances; c'est le rêve raconté comme
une histoire, une histoire d'enfant, un dessin d'enfant; puis cette
histoire est reprise avec plus de détails et l'analysé essaie
de la visualiser et de la vivre comme un film dont il est à la
fois le scénario, les acteurs, le réalisateur et le spectateur.
Quand l'analysé se trouve vraiment dans l'intimité de
son histoire onirique, non seulement des images visuelles se dessinent,
mais
apparaissent des odeurs, des sons, des goûts, des perceptions
tactiles, voire des impressions affectivo-sensorielles difficiles à décrire
et remontant probablement à la vie fusionnelle. C'est pourquoi
la prise en considération de la figurabilité du travail
de déformation du rêve devrait être envisagée
plus largement comme prise en considération de la sensorialité.
L'élaboration
simple met en connexion associative: contenu manifeste et élaborationnel
du rêve, matériel et vie de l'analysé.
Elle favorise ainsi le travail d'associations libres et stimule la
remémoration.
Petit à petit, elle fait s'exprimer les répétitions
vitales jusque dans leur dimension actuelle et onirique. Elle a, de
plus, une fonction spécifique suivant le moment de l'analyse
où elle
est utilisée.
Comme je l'ai dit précédemment, l'élaboration
simple du rêve peut être entreprise à n'importe
quelle phase du travail depuis l'amorce d'Œdipe. Prenons deux
cas de figure:
1) On se trouve dans l'amorce d'Œdipe, c'est-à-dire
entre 150 et 250 heures. L'analysé a déjà mentionné,
sans s'y arrêter, quelques rêves ou fragments de rêves
dans la première partie de son travail (l'apport du matériel
vital). Depuis quelques jours, le rêve se fait plus pressant;
non seulement l'analysé le mentionne mais, de temps en temps,
il en décrit une partie en rapport direct avec tel ou tel élément
du matériel vital ou actuel. La dynamique des séances
est globalement associative et les résistances peu actives.
Dans ces circonstances, l'analyste peut introduire la technique de
l'élaboration
simple du rêve c'est une intervention qui se fait en cours de
séance
(et non au début ou à la fin de la séance) et
qui part du matériel proprement dit. Si, le lendemain, l'analysé ne
poursuit pas son élaboration onirique, il est préférable
de ne pas intervenir mais d'attendre deux ou trois jours pour le faire.
Le recours à l'élaboration simple du rêve pendant
l'amorce d'Œdipe a pour fonctions spécifiques de stimuler
la verbalisation de l'intimité corporelle, sexuelle, parentale,
familiale et de s'approcher le plus possible de la notion de désir.
2)
On se trouve dans le creusement d'Œdipe, c'est-à-dire
entre 300 et 400 heures. Il s'agit d'introduire l'élaboration
simple ou de la reprendre si elle a déjà été utilisée
dans l'amorce d'Œdipe. Depuis quelques jours, l'analysé mentionne
ou raconte son rêve de la nuit, soit en début de séance,
soit en cours de matériel. Ici encore, la verbalisation doit être
globalement associative et les résistances peu actives. Techniquement,
l'intervention se fait comme dans le premier cas de figure, mais en
tenant compte des équations qui éclosent. Dans le creusement
d'Œdipe, l'élaboration simple a pour fonctions spécifiques
d'approfondir associativement le pôle incestueux et le pôle
meurtre d'Œdipe jusque dans leurs répétitions substitutives,
de mettre en lumière le pourcentage d'Œdipe positif et
négatif,
la possessivité-jalousie, le roman familial et la scène
primitive.
L'étude systématisée consiste à analyser
le rêve selon les cinq points de vue particuliers suivants: la
géographie, les personnages, les thèmes, la dynamique,
les émotions. Elle suppose que l'analysé soit familiarisé avec
le rêve, qu'il ait déjà effectué l'une ou
l'autre élaboration simple. La condition indispensable pour
débuter
une étude systématisée du rêve est la fluidité des équations
psychobiologiques dans le matériel de l'analyse le travail associatif
se déroule sans résistances importantes et tisse la trame équationnelle
où se dessinent les objets préconscients et leur résonance
inconsciente. En termes chronologiques, l'étude systématisée
du rêve peut se faire dès le dernier tiers du creusement
d'Œdipe, quand on aborde la mère primaire ou fusionnelle
(environ 400 heures). C'est donc un schéma technique d'étude
du rêve qui regarde la fin de l'analyse personnelle et la didactique.
Pratiquement,
l'analysé apporte régulièrement ses
rêves et l'analyste a fait l'intervention sur la notation du
rêve.
Lorsqu'un rêve a été élaboré en détail
et qu'il s'articule associativement avec la trame équationnelle,
l'analyste peut intervenir pour expliquer la technique de l'étude
systématisée. C'est à nouveau une intervention
qui se fait en cours de séance (et non au début ou à la
fin de la séance). L'analyste commence toujours par faire redécrire
le rêve deux ou trois fois, lentement, du début à la
fin et sans commentaire, pour que l'analysé soit dans l'intimité de
l'histoire onirique. Le rêve est ensuite envisagé selon
les cinq points de vue particuliers, pris l'un après l'autre,
de manière systématique d'abord, puis en les laissant
se chevaucher et se recouper. Il ne faut pas chercher à épuiser
un point de vue particulier. Dès que l'élaboration se
met à flotter,
on passe à un autre point de vue. Une dernière précision:
l'étude systématisée du rêve, pour aller
le plus profond et le plus large possible, nécessite la toile
de fond des appoints techniques, en particulier l'arbre généalogique,
les plans des lieux et les photos.
1) Point de vue géographique
L'élaboration détaillée de la géographie
d'un rêve conduit l'analysé à reparcourir associativement
certains lieux où il a vécu et qu'il a dessinés
au début de son analyse. Il en arrive assez rapidement à une
géographie psychobiologique: la géographie sexuelle
et agressive de son propre corps, mais aussi de son psychisme, la
géographie
de la scène primitive, la géographie maternelle, la
géographie
utéro-foetale... et il en arrive éventuellement à une
perception de la géographie énergétique du vide.
Le point de vue géographique a une grande importance pour
la résolution
de l'équation des angoisses-peurs et, plus particulièrement,
en cas de névrose phobique.
2) Point de vue des personnages
Il est évident que le seul et unique personnage en jeu dans
le contenu latent du rêve est la personne propre. Les personnages
utilisés par le travail de déformation sont des substituts
qui forment une chaîne associative (équation) ramenant
aux substituts privilégiés parentaux et ancestraux.
L'analysé passe
ainsi plus facilement de la mère œdipienne à la
mère
fusionnelle, du père œdipien au père totémique,
de la castration phallique à la castration primaire. En
retrouvant ses marques onto- et phylogénétiques,
l'analysé réussit à se
positionner dans les lignées maternelle et paternelle, ce
qui entraîne une relativisation de la personne impliquée
dans la formation substitutive. Conséquemment l'amour et
la haine s'en trouvent très relativisés. Le point
de vue des personnages joue en outre un rôle clé dans
l'analyse progressive des différentes facettes répétitives
du transfert.
3) Point de vue des thèmes
Les thèmes, j'en ai parlé à propos des équations
psychobiologiques, sont des sujets répétitifs de
toutes sortes qui ponctuent le matériel de l'analysé.
L'analyste repère au cours du travail l'évolution
associative des différents thèmes spécifiques
et de leurs recoupements. Avec l'étude systématisée
du rêve, les thèmes
(y compris les thèmes conceptuels et symboliques) deviennent
des équivalents
psychobiologiques faisant partie intégrante du système équationnel
et acquièrent leur statut d'objets inconscients d'où ils
dévoilent des vécus intériorisés
clairs et des désirs agressifs-sexuels précis de
la vie utéro-infantile
et phylogénétique. Deux thèmes méritent
une attention particulière de la part de l'analyste: l' argent et
la religion (et ce dernier, même si l'analysé est
ou se dit athée). L' argent et la religion, qui n'existent
pas dans l'inconscient, ont une fonction de tout premier ordre
au niveau des objets
préconscients et, de là, mènent le monde à leur
manière. Comment quelque chose qui n'existe pas dans l'inconscient
peut-il être aussi déterminant dans la névrose,
le caractère et la sociologie ? Eh bien, c'est que l'argent
et la religion cristallisent au cœur des trois équations
de base l'agressivité-sexualité de tous les stades,
moments et périodes de l'ontogenèse jusqu'à la
phylogenèse:
la toute-puissance fusionnelle, mais aussi l'annihilation qui
en découle,
la toute-puissance narcissique et son égotisme, le pouvoir
d'emprise et de contrôle sphinctérien, le pouvoir
castrateur, le pouvoir oedipien avec ses corollaires de droit
d'inceste et de droit de meurtre.
On comprend dès lors que l'argent et la religion mobilisent
de façon privilégiée le refoulé qui
a fait son retour et s'est niché dans les résistances.
L'élaboration
progressive spontanée de ces deux thèmes constitue
pour l'analyste un précieux critère d'avancement
comme de fin du travail analytique. Dans toute analyse, l'argent
et la religion doivent
faire l'objet d'une intervention équationnelle précise
et large à la fin du creusement d'Œdipe ou durant
l'approfondissement de la dynamique sphinctérienne jusqu'à la
synapse narcissique-anale.
4) Point de vue dynamique
Dans le contenu manifeste, la dynamique s'exprime soit directement
par les actions qui ont lieu ou sont inhibées au cours
du rêve,
soit indirectement dans les verbes dont la plupart sous-tendent
un mouvement co-pulsionnel bien défini. L'élaboration
de la dynamique fait plonger au cœur du conflit psychique
et met en évidence
les co-pulsions élémentaires, les désirs
inconscients et les mécanismes de défense spécifiques
d'un stade, moment ou période du développement
ontogénétique.
Elle favorise une prise en compte globale de la fonction sphinctérienne
qui s'avère être la réplique macroscopique
de la fonction synaptiques. Enfin, elle permet de se faire
une idée
de la dynamique propre de l'inconscient, c'est-à-dire
des mécanismes élémentaires
et efficients.
5) Point de vue des émotions
Il concerne les sensations, les manifestations affectives,
les sentiments, l'angoisse, les peurs et la culpabilité directement
présents
dans le contenu manifeste ou apparaissant en cours d'élaboration
du rêve. Toutes ces émotions sont l'expression
de l'affect inconscient qui est plus en rapport avec la quantité qu'avec
la qualité d'expériences co-pulsionnelles et,
de ce fait, plus intimement lié au refoulement. Autrement
dit, le point de vue des émotions est un excellent
révélateur du
refoulé, c'est-à-dire de l'intensité:
1) de certains vécus intériorisés, comme
la scène primitive,
les disputes parentales, le "double bind", la
fausse présence,
le vécu d'absence de pénis chez la mère,
2) de certains désirs inconscients et de leur réalisation,
3) de certains mécanismes de défense qui viennent
renforcer le refoulement lorsque celui-ci est dépassé.
En
conclusion: l'étude systématisée du
rêve,
entendue comme étude équationnelle selon les
cinq points de vue et avec les appoints techniques en toile
de fond, vise globalement
la mise en conscience et la prise de conscience des répétitions
vitales, en particulier des répétitions névrotiques
et des compulsions à la répétition.
Ces répétitions
vitales sont répertoriées dans les objets préconscients
par le travail du rêve.
L'étude comparée
du rêve découle naturellement
de l'étude systématisée. En effet, un
rêve étudié en
détail selon les cinq points de vue va réveiller
associativement un autre rêve, puis un autre, etc.,
qui forment une chaîne
onirique. L'étude comparée du rêve consiste
en l'élaboration
conjointe de sept à dix rêves que l'analysé a
progressivement assimilés au cours de son travail,
auxquels on peut ajouter certains rêves récurrents
(infantiles ou adultes) et certains rêves
typiques. Dans ces rêves de base viennent peu à peu
s'engrener les rêves actuels.
L'étude comparée
du rêve est le couronnement d'une
analyse personnelle poussée très loin. Habituellement,
en psychanalyse personnelle, je m'en tiens à l'étude
systématisée
et je réserve l'étude comparée pour
la didactique.
Pratiquement, l'étude comparée
du rêve commence par
l'étude systématisée d'un rêve
choisi, puis d'un deuxième, puis des autres.
Peu à peu,
les séquences oniriques, directes ou élaborationnelles, émettent
des pseudopodes associatifs à l'endroit d'une séquence
du même rêve ou d'un autre. Ce système
pseudopodique se fait de plus en plus dans le détail
et devient synaptique. L'on finit par avoir une pâte
onirique qui intègre associativement
tous les rêves, le matériel vital, le matériel
actuel, les appoints techniques (en particulier, à ce
moment-là du
travail, le matériel des enregistrements). La trame
onirique s'articule à la
trame vitale et s'y confond en développant associativement
la trame équationnelle d'où s'expriment les
objets préconscients
et, par eux, les objets inconscients qui livrent leurs vécus
intériorisés
comme les désirs et défenses qu'ils suscitent.
L'étude
comparée du rêve englobant l'étude
systématisée nous met en prise directe avec
la pulsion de mort-de vie et la surdétermination qui
s'ouvre sur la complexité infinie
de l'inconscient: un élément onirique éclate
en mille détails associatifs recoupant mille détails
oniriques dont chacun d'eux éclate en mille détails...
qui se perdent dans l'infini de l'inconscient, de l'énergétique
du vide... se concentrent, explosent, interagissent, se recombinent,
toujours nouveaux
et toujours identiques. Le rêve est infini !