Anne-Véronique Caillat. Revue de la Société Internationale de Micropsychanalyse, Symposium de Neuchâtel et séminaire de l’Institut suisse de Micropsychanalyse, Rome, Borla, 1994.
esdames, Messieurs, Chers Amis,
Les notions de phylogenèse (c'est-à-dire ce qui concerne l'évolution de nos parents et ancêtres dont nous gardons les traces) et d'ontogenèse (ce qui a trait à notre propre développement), impliquent la notion plus générale d'hérédité. Lorsqu'on parle d'hérédité, on pense immédiatement à l'hérédité somatique, c'est-à-dire à la transmission de caractères génétiques d'une génération à l'autre.
Quant à l'hérédité psychique, c'est-à-dire la transmission de contenus psychiques inconscients, elle est plus difficile à cerner et nous allons voir comment l'expérience micropsychanalytique permet sa mise en évidence.
Il va de soi que les diversifications héréditaires psychique-somatique sont en permanentes interactions, mais la phylogenèse et son incidence sur l'ontogenèse seront envisagées ici dans un sens uniquement psychique.
"La biologie peut n'être pas d'accord, ce que j'énonce, je l'ai appris de l'inconscient des hommes." répondait Freud à ceux qui contestaient la validité de ses premières hypothèses d'hérédité psychique. En fait, il illustrait à travers elles une idée qui l'accompagnera tout au long de son oeuvre, à savoir que des vécus suffisamment intenses peuvent laisser dans le psychisme des traces qui deviennent héréditaires. A la fin de sa vie, dans Moïse et le monothéisme, il écrivait que "l'héritage archaïque de l'homme n'englobe pas seulement des dispositions mais aussi des contenus, des traces mnésiques relatives au vécu de générations antérieures.
Même si ces hypothèses ont souvent revêtu un caractère spéculatif, Freud a bel et bien pressenti que la compréhension des facteurs psychiques héréditaires en était à ses débuts et non à sa fin. Lui-même n'eut jamais de réponse convaincante aux interrogations qu'il formulait déjà dans Totem et Tabou: "Nous pouvons nous poser les deux questions suivantes: dans quelle mesure convient-il de tenir compte de la continuité psychique dans la vie des générations successives? De quels moyens une génération se sert-elle pour transmettre ses états psychiques à la génération suivante? Ces deux questions n'ont pas encore reçu une solution satisfaisante".
Freud posait donc la question de l'hérédité psychique envisagée dans sa double conception, structurelle et dynamique:
- Existe-t-il des contenus psychiques héréditaires?
- Quels sont les processus de transmission de ces contenus?
PREMIÈREMENT: EXISTE-T-IL DES CONTENUS PSYCHIQUES HÉRÉDITAIRES?
A) Mais d'abord qu’entend-on par contenus psychiques?
Ce sont des éléments inconscients, en grande partie refoulés, c'est-à-dire qui se sont fixés au cours des différents stades de notre développement agressif-sexuel utéro-infantile.
- sur le plan structurel, ces éléments sont composés de représentations et d'affects, plus ou moins complexifiés.
- sous l'angle pulsionnel, ce sont des schèmes (c'est-à-dire des schémas de processus) concernant des expériences de satisfaction et de frustration, et surtout des désirs, des mécanismes de défense, et des fantasmes.
Eléments structurels et schèmes sont en constante interaction puisque la motricité pulsionnelle mobilise des complexes de représentations-affects: par exemple, un désir est une co-pulsion étoffée d'affects.
B) Comment percevoir, dans le matériel d'un analysé, que l'on est en présence d'un contenu psychique dont on peut penser qu 'il est héréditaire, c'est-à-dire qu'il a été transmis par l'un ou l'autre ascendant?
1) Comme l'ont souligné P. Codoni, M. Curtit et D. Lysek dans une étude très poussée sur l'hérédité psychique, c'est avant tout le matériel livré par l'analysé en séance qui permet de différencier les formations psychiques héréditaires -ou certains de leurs éléments- de celles qui ont été acquises ontogénétiquement: avec les longues séances, on peut les mettre assez facilement en évidence car ces formations héréditaires "ont tendance à s'extérioriser dans un contexte associatif identique et englobant certains grands thèmes manifestes ou latents et tel ou tel personnage (ou lieu) des lignées ancestrales" et tel ou tel affect spécifique.
Voici, par exemple, un analysé qui, à de très nombreuses reprises, a lié associativement le thème d'Oedipe-castration au personnage de son grand-père (ce qui est beaucoup plus fréquent qu'on ne le pense). Dans les 4 extraits très succints que vous allez entendre, le désir de meurtre s'extériorise à travers des équivalents de cécité, de négation de la paternité, de blessure à la guerre et de mort, tous ayant le grand-père pour objet.
... quand j'étais petit, je passais toujours devant mon-grand-père. Il était aveugle et je pouvais lui faire des grimaces sans qu'il s'en rende compte
... vous savez, mon grand-père aveugle, c'était un pauvre type: D'ailleurs ce n'est pas avec lui que ma grand-mère a eu son dernier enfant
... un jour, mon grand-père m'a dit qu'il fallait que j'arrête de faire toujours la guerre à mon père. D'ailleurs, c'est à la guerre qu'il avait été blessé.
... mon grand-père m'aime bien, il se fait toujours du souci pour moi car il aimerait que je me marie avant qu'il meure.
On est ici au stade phallique, mais on peut retrouver des éléments phylogénétiques, structurels et pulsionnels, à tous les stades du développement agressif-sexuel.
Pour le stade phallique, nous l'avons vu, c'est essentiellement le noyau oedipien qui est en jeu, avec ses désirs spécifiques de meurtre et d'inceste, avec ses défenses spécifiques de négation (sous forme de déni, de renversement dans le contraire et/ou de retournement sur la personne propre) et d'idéalisation.
Pour le stade anal, c'est surtout le noyau sphinctérien avec ses désirs spécifiques d'emprise, de sadisme et de masochisme, et ses mécanismes de défense spécifiques d'isolation, d'annulation rétroactive et de formation réactionnelle. A ce propos, on peut s'interroger sur ce qu'on appelle les TOC, troubles obsessionnels compulsifs, qui utilisent ces mécanismes d'isolation et d'annulation rétroactive: idées obsédantes, isolées de la pensée, compulsion à accomplir répétitivement des actes indésirables comme se laver pendant des heures pour essayer d'annuler ce qui a été touché, rites conjuratoires, etc... dont il a été établi que dans 20 % des cas, on les retrouvait chez un membre de la famille proche. La "théorie de l'imitation" doit être écartée car les symptômes sont rarement les mêmes: un père peut avoir une compulsion à compter et son fils à se laver. Fenichel voyait dans ces troubles un caractère héréditaire qu'il attribuait à des facteurs constitutionnels telle l'augmentation de l'érogénéité anale. Judith Rapoport, psychiatre à l'Hôpital de la Santé Mentale, dans le Maryland, aux Etats-Unis, qui s'est consacrée depuis 20 ans à la recherche des causes de cette pathologie, s'inscrit en faveur d'une possible anomalie biologique transmissible. Elle tire ces conclusions du fait que, d'abord, la cure psychanalytique s'avère selon elle inefficace et que, d'autre part, on a pu mettre en évidence un dysfonctionnement très spécifique d'une partie du cerveau chez les obsessionnels-compulsifs. Ces arguments ne sont peut-être pas déterminants: on sait en effet que certains noyaux traumatiques peuvent favoriser un dysfonctionnement biologique. Celui-ci n'est donc pas forcément causal. Ensuite, si l'analyse -tout au moins la psychanalyse classique- des obsessionnels s'avère, il est vrai, très difficile, ce n'est pas parce que le psychisme ne serait pas en cause, mais parce que le mécanisme d'isolation, dont précisément ils souffrent et voudraient se délivrer, les conduit à cloisonner leurs idées et donc les empêche de suivre la règle fondamentale des associations libres.
Alors on est en droit de se demander si la transmission de ces troubles ne relèverait pas, justement, d'une hérédité psychique ou tout au moins psychobiologique. On peut penser qu'un noyau massivement refoulé dans ses composantes d'isolation et/ou d'annulation rétroactive stimulerait ou réveillerait une prédisposition organique à réagir à un état de blocage par un syndrome de décharge compulsive et répétitive. C'est ce schème qui serait transmis. On peut même imaginer un noyau sphinctérien traumatique avec blocage de la dynamique charge-décharge qui trouve une ébauche d'élaboration par fractionnements à travers les mini-libérations (décharges) d'énergie que créé le mouvement répétitif. Si l'on veut, comme les ratées d'un moteur qui néanmoins continue de tourner. Ce noyau et son mode de décharge seraient transmis tel quel à la génération suivante.
Pour le stade initiatique-oral, c'est essentiellement le noyau fusionnel qui est concerné, avec ses désirs spécifiques d'union, de défusion et de cannibalisme, avec ses défenses spécifiques d'idéalisation, de déni de la réalité et de clivage.
2) Plus spécifiquement, l'étude de la généalogie, permet à l'analysé de découvrir les grands pans de son hérédité psychique et de se situer par rapport à elle. Sophocle l'avait bien compris, qui fit de cette question fondamentale "de qui suis-je le fils?" le ressort de la tragédie d'Oedipe.
Pour illustrer l'intérêt de cette étude généalogique, nous allons d'abord vous lire une chronique familiale écrite puis apportée en séance par une analysée de 55 ans qui évoque les mariages de 4 générations successives de femmes dans sa famille. La voici dans sa rédaction originale.
1ère génération : mon arrière grand-mère:
une très jeune fille (16 ans) accompagne ses parents à l'opéra. Dans sa loge, elle trouve un monsieur barbu en habit auquel elle ne prête aucune attention. Le lendemain ses parents l'interrogent: "Accepterait-elle de revoir ce monsieur en tant que fiancé?" La petite est stupéfaite, ce monsieur pourrait devenir son mari, vous n'y pensez pas... Quelques semaines plus tard, même scénario avec un autre homme, une fois encore elle refuse! Mais cette fois, sa mère insiste: si on apprend qu'elle évince tous ces prétendants elle ne sera plus mariable. L'argument la force à s'incliner: elle se retrouve à 17 ans l'épouse d'un inconnu qu'elle n'aime pas et qu'elle méprise déjà.
2ème génération: ma grand-mère
Une jeune fille gaie, vive, très bonne pianiste et d'une grande intelligence. Elfe aime les réceptions, la vie mondaine, adore danser.
Son coeur bat pour un beau Saint-Cyrien qui un jour demande sa main à ses parents: curieusement quand la petite amoureuse apprend que son rêve est sur le point de se réaliser, son sang se glace: elle est terrorisée, dans l'incapacité d'accepter, comme sidérée... sa mère est d'abord stupéfaite, cette petite Margot semblait si éprise., mais elle se refuse à refaire ce qu'avait fait sa mère, elle ne la poussera pas. Margot ne fait que sangloter "si seulement on m'y avait poussée" dira-t-elle plus tard Pourtant le jeune Saint-Cyrien sera tué au combat en 1915.
Margot épousera finalement un jeune homme qui n'aimait que les forêts, les chevaux, la chasse. Elle qui ignorait tout de la campagne, se morfondra loin de Paris auprès d'un mari fermé à son piano et agacé par sa gaîté.
3ème génération: ma mère
Renée est jeune, fortunée, jolie. Toute son éducation est orientée vers le mariage. Sur les courts de tennis du voisinage, elle rencontre une jeune officier de l'armée coloniale: elle tombe follement amoureuse. Elle se fiance et son fiancé s'embarque pour le Tchad où il doit rester 2 ans. Au bout de quelques mois, elle demande à rompre sa promesse car elle ne s'estime pas digne de lui. "Je ne peux pas me marier, dit-elle, je rendrais un homme malheureux. "Elle entre au couvent, puis en sort et finit par consentir à l'épouser. Après quelques années où elle vit, dépressive, séparée de son mari par une succession de guerres coloniales, le militaire rejoint enfin sa femme... et se tue 3 mois plus tard sur un champ de course.
4ème génération: moi-même (donc l'analysée)
Quand j'étais jeune, je n'avais qu'une idée: "rire, danser, m'amuser". J'ai eu d'innombrables prétendants. L'un m'a laissé une bague en gage avant de partir pour les djebels algériens: il y a trouvé la mort.
Un second m'a demandé de l'attendre jusqu'à son retour d'Algérie: il fut tué à son tour.
Alors j'ai jeté mon dévolu sur un troisième, qui en a épousé une autre. Je suis toujours célibataire, j'ai plein d'amis, des hommes, homosexuels.
L'analysée, la dernière de la chaîne, a pu ainsi, lors de son étude généalogique, repérer sur plusieurs générations ce qui semble être un comportement de refus ou d'impossibilité de se lier durablement à un homme en tant qu'objet d'amour. En confrontant cette répétition associativement avec son matériel vital (c'est-à-dire avec tout ce qu'elle a vécu dans sa vie et qu'elle a exprimé en séance), elle-même a pris conscience qu'en faisant des choix amoureux sous-tendus par la composante de mort de la pulsion de mort-de vie (ses 2 fiancés sont morts) et finalement en faisant un choix de célibat, elle avait catalysé et épuisé une dynamique familiale répétitive que l'on pourrait ainsi résumer: un masochisme primaire avec un noyau oedipien par trop structuré notamment dans sa composante de fidélité au père, semblait faire retour à chaque génération dans l'essai répétitivement raté de se frayer une voie d'élaboration adéquate.
Plus spécifiquement encore, l'arbre généalogique est déjà en lui-même un instrument privilégié - mais non le seul, il suffit de penser à l'étude des photos et de la correspondance- pour mettre en évidence la répétition de séquences d'événements ou de schémas comportementaux identiques d'une génération à l'autre, permettant ainsi à l'analysé de prendre conscience de leur éventuelle incidence sur son vécu individuel. On étudiera, par exemple, le contexte dans lequel s'inscrivent naissances, mariages, divorces, maladies, infirmités, accidents, deuils, choix des noms et prénoms etc...
A propos de choix de noms, voici un arbre généalogique assez étonnant.
Marguerite épouse Gilbert
Dumas ----------------- Pinson
Marie épouse Paul
Pinson---------------- Dumas
Anne épouse Hadrien
Dumas--------------------- Merle
Vous voyez, sur 2 générations, la femme épouser un homme dont le nom reprend celui de sa propre mère dans sa consonance ou dans sa signification, annulant ainsi le nom du mari et donc sa spécificité de mâle. Ce qui est intéressant c'est que 4 générations plus haut, une ascendante directe avait épousé un Robert Lemoine, alors que sa mère s'appelait de son nom de jeune fille Jeanne Robert.
Il est évident que si l'analysée n'avait connu cette coïncidence de 2 noms que pour ce qui la concernait elle, c'est-à dire Pinson-Merle, elle l'aurait vraisemblablement mise sur le compte d'un hasard poétique. Sur plusieurs générations, elle a été, pourrait-on dire, alertée. Et reprenant cette généalogie familiale associativement avec son matériel vital, elle a pu l'élaborer progressivement au cours des séances jusqu'à prendre conscience que le choix de son conjoint, choix qu'elle comprenait d'ailleurs mal, avait obéi à un fantasme héréditaire de filiation parthénogénétique ou, plus analytiquement, narcissique, avec déni de l'intervention mâle. Autrement dit, une co-pulsion d'autoreproduction fortement refoulée alimentait d'une génération à l'autre une répétition visant l'établissement d'une lignée exclusivement matrilinéaire.
On lit avec intérêt dans Généalogie et schizophrénie de Jean Schmid et Pierre Bovet, une étude faite dans le Canton de Vaud (Suisse) -où les homonymies sont fréquentes- que ce genre de mariages qu'ils vont jusqu'à appeler endogamiques, est 2 fois plus fréquent dans les généalogies de schizophrènes. Tout en restant nuancés dans leurs conclusions, les auteurs insistent sur le rôle des configurations répétitives en général, dans ces généalogies-là. D'ailleurs en 1938 déjà, Lacan parlait d'un "problème singulier d'hérédité psychologique" à propos de la névrose de destinée marquée par "la reproduction de certains accidents vitaux plus ou moins graves au même âge où ils sont apparus chez un parent (...) et toutes sortes de comportements d'identification y compris sans doute beaucoup de cas de suicide".
On comprend facilement ces perturbations: une répétition phylogénétique implique la transmission d'un noyau inconscient qui peut être insuffisamment élaboré et particulièrement dense. Si, à un maillon de la chaîne généalogique, des vécus correspondants et à leur tour répétitivement refoulés viennent renforcer la tension du noyau, celle-ci peut atteindre un seuil critique compromettant plus ou moins gravement l'équilibre psychique.
Mais il faut aussi donner des exemples de répétitions moins traumatiques: ainsi ce jeune homme qui fit de la musique pour en jouer avec sa mère, laquelle en avait fait pour jouer avec son père, lequel l'avait apprise pour jouer avec sa mère. Il aurait été facile, mais simpliste, de ne voir dans cette généalogie de musiciens qu'une hérédité linéaire de dispositions artistiques (qui étaient d'ailleurs très inégales). Le matériel associatif a mis en évidence qu'il s'agissait plutôt de la transmission d'un schème co-pulsionnel - en l'occurrence la sublimation d'un désir oedipien - mobilisant sur 3 générations les mêmes représentations-affects, à savoir la musique. Le désir d'inceste trouvait une voie sublimée de réalisation dans une rencontre musicale.
Cela montre bien qu'un seul élément généalogique ne suffit pas pour conclure qu'une formation psychique est héréditaire car il s'agit de phénomènes complexes qui ne peuvent être inférés que du matériel.
Nous en avons un bel exemple avec les fantasmes originaires de Freud -la scène primitive, la scène de séduction et la castration- qui, selon lui, auraient correspondu à une réalité de fait aux débuts de l'histoire humaine pour devenir une réalité psychique transmise héréditairement. Eh bien, le travail micropsychanalytique démontre qu'en fait ces fantasmes sont non seulement des prototypes originaires, donc phylogénétiques, mais également des vécus utéro-infantiles intériorisés et refoulés après coup.
DEUXIÈMEMEMENT : QUELS SONT LES PROCESSUS DE TRANSMISSION DE CES CONTENUS PSYCHIQUES?
Pour le comprendre, il faut mentionner ce que nous appelons phylogenèse en rappel de ce que nous avons dit au début de cet exposé: c'est l'ensemble des résidus inconscients (en grande partie refoulés) du développement agressif-sexuel utéro-infantile des parents, grands-parents et ancêtres. Ces résidus, ce sont les contenus psychiques que nous avons décrits tout à l'heure -des complexes de représentations-affects, des désirs, des défenses, des fantasmes...- qui nous sont transmis par le spermatozoïde et l'ovule et qui subsistent après le bouleversement énergétique de la fécondation.
Ces résidus vont être véhiculés par l'Image - envisagée à ce niveau comme une "cristallisation psychique de la généalogie"- et participer à la structuration de notre inconscient. L'Image, concept introduit par S. Fanti, est l'ensemble énergétiquement organisé des représentations-affects résiduelles des lignées ancestrales et de celles qui s'impriment dans le ça-inconscient pendant la vie utéro-infantile, ainsi que l'ensemble de leurs lignes de force pulsionnelles. L'Image est donc notre mémoire inconsciente, structurelle et dynamique: mémoire de notre vie utéro-infantile, de la vie de nos parents et de nos ancêtres et jusqu'à notre mémoire la plus archaïque.
Pour rendre cette notion plus vivante, nous allons essayer d'en donner une représentation figurée, en nous souvenant que l'Image est en permanence soumise au dynamisme pulsionnel, mais qu'elle garde une indépendante valence fixe d'éléments structurés.
Partons d'abord du principe que l'être humain est une construction énergétique, c'est-à-dire de l'énergie qui s'est structurée au creux du vide. Quant au niveau psychique, l'ossature première de cette construction, est ce que nous appelons l'Image. L'Image est une structuration représentationnelle-affective de l'énergie.
Imaginons maintenant -d'une manière très simplifiée, anecdotique et sans la complexité que recèle un tel concept- imaginons que l'Image soit l'ossature d'une maison mise en chantier par 2 entrepreneurs qui s'associent en une société anonyme sous la dénomination Sté spermatovule. C'est une armature dont les éléments qui la composent sont mouvants, disons qu'ils reposent sur des bouées, bougeant au gré de l'eau, avec suffisamment de souplesse pour absorber les ondulations des vagues.
Ces éléments, apportés par les 2 entrepreneurs que sont Madame ovule et Monsieur spermatozoïde, ce sont des représentations et des afFects plus ou moins structurés, c'est-à-dire des boulons, des poutrelles, toutes sortes de modules plus ou moins vieux et plus ou moins modelés par les innombrables précédents chantiers auxquels ils ont participé.
Lors du tohu-bohu de la livraison sur ce nouveau chantier -qui est donc sur l'eau- certains éléments (peut-être les plus forts) demeureront tels quels (ce sont certains des résidus inconscients de nos ancêtres et que nous appelons facettes phylogénétiques de l'Image), d'autres éléments (peut-être plus fragiles) seront modifiés et prendront un nouvel aspect (ce sont les facettes ontogénétiques).
Imaginons ce que deviennent ces éléments: leur nouvelle situation sur l'eau va les exposer à des bourrasques vivifiantes et à des tornades dévastatrices; ils vont alors être ballottés les uns contre les autres et, si tout va bien, en fonction de leurs correspondances et de leurs réciprocités d'engrenage, ils vont se joindre, s'emboîter, se visser et petit à petit former des multitudes d'assemblages de complexité croissante qui se fixent, c'est-à-dire s'amarrent de plus en plus solidement, un peu comme des ensembles flottants qui auraient jeté l'ancre pour éviter que l'édifice n'aille se fracasser et ne coule.
Eh bien, c'est un peu comme les représentations-affects phylo-ontogénétiques qui sous l'influence de la motricité pulsionnelle -rappelez-vous ces bourrasques et ces tornades- se lient en groupes suivant des correspondances de potentialités puis, toujours par affinité, se réunissent pour former des complexes de plus en plus structurés qui s'amalgament et se fixent sur la trame énergétique du vide: ce sont les noyaux inconscients.
Et puis ces tornades et ces bourrasques qui tourbillonnent sur le chantier brassent et véhiculent toutes sortes de choses: de la chaleur, des odeurs, du limon qui vont être projetés et s'incruster de manière indélébile sur les éléments de l'armature, et qui vont les densifier.
Ce qui est véhiculé par ces souffles tourbillonnants, c'est-à-dire par le système pulsionnel, ce sont des vécus d'amour-haine, de possession-abandon, d'attraction-rejet, mais aussi de plaisir, de bruits... intériorisés par le foetus et le petit enfant, puis inscrits définitivement dans ses noyaux. Autrement dit, certains noyaux inconscients selon leur intensité de fixation (c'est-à-dire de refoulement) deviennent pôles attractifs pour tels ou tels vécus correspondants qui, à leur tour, étoffent ces noyaux, renforcent leur fixation, pour former progressivement ce que l'on appelle les objets internes.
Vient un moment où la capacité de structuration et d'ancrage de l'armature est saturée; la charpente est achevée: les assemblages entre les boulons, poutrelles et modules, de même que les traces de soleil, d'orages, de limon lui ont donné sa physionomie définitive. Plus rien ne sera modifié. C'est-à-dire que quelques soient par la suite les superstructures, les finitions ou les modifications de la maison, elles dériveront obligatoirement des éléments de l'armature initiale, venant en partie des anciens chantiers.
De même notre structure psychique de base, la sructure de l'inconscient, est acquise lorsque la capacité de structuration et de fixation -c'est-à-dire de refoulement- des objets internes a atteint sa limite de saturation. C'est un ensemble indélébile.
Ainsi ce sont, entre autres, des résidus phylogénétiques -résidus inconscients de nos ancêtres- qui participent aux fixations originaires du refoulement. Qui servent de bases de projections-identifications pour la structuration de notre inconscient. Et qui vont étoffer les co-pulsions spécifiques des différents stades de notre développement agressif-sexuel pour s'élaborer en désirs, en défenses et en fantasmes et constituer notre ontogenèse.
L'ontogenèse, on le comprend mieux maintenant, peut être définie comme l'ensemble du développement agressif-sexuel utéro-infantile de l'être humain. Celui-ci est tracé pendant le stade initiatique, c'est-à-dire de la fécondation à la naissance, puis progressivement consolidé jusqu'à l'âge d'environ 5 ans, moment où a lieu le grand refoulement et chambardement oedipien-castrateur marquant l'entrée dans la période de latence.
A partir de là, nous ne vivrons plus que de projections secondaires.
Pour reprendre notre petite histoire, nos parents et ancêtres et jusqu'aux plus lointains, nous ont transmis un certain nombre de leurs poutrelles, boulons et modules que nous avons conservés non seulement dans leur matière, leur forme et leur structure, mais avec les traces de leurs soleils, de leurs bourrasques, de leurs séismes; de ces éléments dépendent la vie de notre maison, sa lumière, sa résistance aux chocs et aux intempéries.
Nous terminerons avec les paroles d'une analysée qui, après avoir verbalisé un vécu de scène primitive, en vient ici à plonger dans sa phylogenèse et jusque dans ses racines énergétiques. Précisons qu'il s'agit de l'extrait d'une séance de fin de micropsychanalyse personnelle. Cet extrait est repris au mot à mot.
Je vois bien, ça revient toujours sur cette même scène. D'ailleurs, pas seulement ça. Chaque fois cette sensation que je connais ça depuis mille ans, sensation que c'est infiniment vieux. Comme si c'était inscrit dans chaque cellule, dans chaque atome, chaque particule, plus vieux que les cellules, bien plus vieux, même rien à voir avec les cellules. Comme si ça venait depuis la nuit des temps, dans un voyage incroyable, et que ça éclate, comme si je n'étais que l'expression de ça. Comme si ma vie ne servait qu'à gueuler cette souffrance qui vient de si loin et qu'il a fallu moi pour que ça explose. Un cri qui détruirait le monde entier. Tout ce que je sais, c'est que c'est plus vieux que le plus vieux de mes parents, et plus vieux que tous mes ancêtres. Je les vois tous me transmettre ça, un peu comme si c'est avec moi que cette tension atteignait son paroxysme, comme un souffle cosmique. Ca me fait du bien de voir tout ce panorama tout d'un coup, comme si ça prenait un sens, comme si, à la limite, je servais à quelque chose.
Mesdames, Messieurs, je vous remercie.
Bibliographie
M. Curtit, P. Codoni, D. Lysek, "L'hérédité psychique en micropsychanalyse", in Généalogie et transmission, sous la direction de Jean Guyotat et Pierre Fedida, Echo Centurion, Paris, 1986.
S. Fanti, L'homme en micropsychanalyse, Buchet/Chastel, Paris, 1988.
0. Fenichel, La théorie psychanalytique des névroses, PUF, Paris, 1979.
S. Freud, Totem et Tabou, Payot, Paris, 1980.
S. Freud, Moïse et le monothéisme, Gallimard, Paris, 1991.
J. Lacan, "Le complexe, facteur concret de la psychologie familiale", in Enyclopédie française, tome VIII, Paris, 1938.
J. Rapoport, Le garçon qui n'arrêtait pas de se laver, Odile Jacob, Paris, 1991.
J. Schmid et P. Bovet, Généalogie et schizophrénie, Ed. médicales Roland Bettex, Lausanne et Paris, 1988. |