I. L'agressivité chez Freud
Aux analystes en formation ou qui font
leurs contrôles, je répète
souvent: si vous avez un problème avec la psychanalyse, des
doutes quant à la pratique ou à un aspect particulier
de la métapsychologie, ayez le réflexe de donner d'abord
raison à la psychanalyse... puis revenez à Freud et suivez
dans le texte des oeuvres complètes (si possible en allemand)
l'évolution du thème qui vous questionne.
C'est ce que j'ai fait moi-même pour préparer cet exposé:
j'ai relu tous les textes qui ont trait à la théorie
des pulsions et qui forment en fait l'ossature de l'œuvre freudienne.
Relire Freud de manière soutenue, c'est passer par tous les états
d'âme: de la curiosité à l'énervement, du
flottement et de l'incertitude au plaisir et à la sérénité que
confèrent les limites de l'humaine connaissance.
D'une façon générale, on peut dire que Freud ne
considère pas l'agressivité comme une donnée pulsionnelle
primaire de la psychogenèse. Si l'on veut aller plus en détail,
on doit distinguer deux temps dans son oeuvre: l'avant et l'après
1920, tournant scellé par Au-delà du principe de
plaisir.
Avant 1920, le terme d'agressivité ne figure pratiquement
pas dans les écrits freudiens et celui de pulsion d'agression
n'apparaît
que pour être récusé à l'occasion de la
publication d'Adler en 1908: La pulsion d'agression dans la vie
et dans la névrose. Freud rejette l'idée d'une
pulsion d'agression spécifique, d'autant plus qu'Adler la postule
comme un primat qui ne s'oppose pas à la libido mais à une
pluralité de pulsions d'organe englobant la sexualité.
Ainsi s'exprime Freud, en 1909, dans Analyse d'une phobie chez
un petit garçon de cinq ans (" Le petit Hans"): " Je
ne puis me résoudre à admettre à côté des
pulsions d'auto-conservation et des pulsions sexuelles que nous connaissons
bien, et de plain-pied avec elles, une pulsion d'agression particulière ".
Cette prise de position nette frappe surtout par le contexte dans lequel
elle jaillit: " Le petit Hans ", qui se présente comme
une illustration du pôle agressif d'Œdipe et de la castration.
Il s'agit là d'une scotomisation au sens premier du terme, c'est-à-dire
d'une " exclusion inconsciente d'une réalité extérieure
du champ de conscience " ( Petit Robert ), ce qui ne
signifie rien d'autre qu'un déni de la réalité.
D'ailleurs, comme s'il voulait atténuer la véhémence
de son déni (de la même manière qu'on essaie de
corriger un lapsus ou un acte manqué), Freud développe
sa critique et dévoile ainsi la direction du contenu latent
de sa pensée: " Adler
a mis à tort, comme hypostase d'une pulsion spéciale,
ce qui est un attribut universel et indispensable de toutes les pulsions,
justement leur caractère pulsionnel, impulsif, que nous pouvons
décrire comme la capacité de mettre la motricité en
branle ". Freud admet donc malgré lui que l'agressivité est
au cœur des pulsions et correspond à leur caractéristique
essentielle : la poussée. Il prendra acte de cette scotomisation
en 1932 dans la quatrième de ses Nouvelles conférences
sur la psychanalyse consacrée à "L'angoisse
et la vie instinctuelle " : "Pourquoi nous a-t-il fallu un
si long temps avant de nous décider à reconnaître
une pulsion agressive? Pourquoi avons-nous tant hésité à utiliser,
pour la théorie, des faits qui sautaient aux yeux et qui étaient évidents à chacun
? " Voici quelques exemples chronologiques de cette scotomisation,
de ce déni de la pulsion agressive chez Freud.
En 1900, dans le chapitre V de L'Interprétation des rêves, à propos
du rêve type de " la mort de personnes
chères ", Freud introduit le complexe d'Œdipe et expose
les différentes phases de la tragédie de Sophocle en
précisant qu'elle se déroule comme " une révélation
progressive et très adroitement mesurée, tout à fait
comparable à une psychanalyse ". Il définit Œdipe
en termes parfaitement clairs de désirs infantiles d'inceste
et de meurtre en précisant qu'ils perdurent dans l'inconscient
de l'adulte. Cependant, alors que les désirs incestueux vont
s'inscrire naturellement dans la lignée de la pulsion sexuelle,
les désirs de meurtre restent sans lignée pulsionnelle
spécifique. En fait, non seulement Freud envisage invariablement
la rivalité sexuelle comme le seul mobile du meurtre oedipien
mais il occulte totalement le contenu parenticide de l'oracle initial,
le contenu infanticide de l'abandon sur le Cithéron et surtout
le mépris castrateur de Laïos à la croisée
des chemins (j'y reviendrai dans la quatrième partie de mon
exposé). Il n'est donc pas étonnant que toutes les définitions
freudiennes du rêve portent sur la réalisation camouflée
des désirs sexuels et omettent celle des désirs agressifs.
En
1905, dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité,
Freud reprend la question de la " cruauté originaire " de
l'enfant, évoquée dès 1897, et la rapporte à la
pulsion d'emprise décrite comme une espèce de pré-pulsion
innée très proche d'un instinct: pulsion essentiellement
indépendante de la sexualité, n'incluant ni amour ni
haine, immédiatement dirigée sur un objet extérieur
qu'elle tend à dominer par la force mais sans avoir pour but
primaire la souffrance de celui-ci. Cette hostilité primitive,
cette violence plutôt défensive et protectrice de la survie
de l'enfant est à la base des pulsions d'autoconservation sur
lesquelles s'étayeront les pulsions sexuelles. Ce n'est donc
que dans un second temps, quand elle se met au service de la sexualité,
quand elle s'érotise en libido, que la pulsion d'emprise devient
une véritable pulsion sadique. Dans l'édition de 1915
des " Trois essais ", Freud précise l'origine et la
nature biologiques, somatiques, de cette pulsion fondamentale qui correspondrait
au pôle activité du couple d'opposés activité-passivité et
s'exercerait par l'intermédiaire de la musculature: précision étonnante
de la part de Freud mais importante au point de vue micropsychanalytique
car elle indique bien la racine très primaire (pré-anale),
synaptique, de la fonction sphinctérienne.
En 1915, dans Pulsions et destins des pulsions, Freud postule
la genèse
distincte de la haine et de l'amour et il expose sa première
thèse du sado-masochisme. De nombreux psychanalystes voient
dans cet écrit, beaucoup plus que dans Au-delà du
principe de plaisir, les prémisses métapsychologiques
d'une théorie
de l'agressivité. La haine (ou le besoin de destruction, Freud
ne fait pas la différence) ne dérive pas des pulsions
sexuelles, comme c'est le cas pour l'amour, mais trouve son origine
dans les pulsions d'autoconservation, plus précisément
dans " les luttes du moi pour se maintenir et s'affirmer " ;
la haine prend naissance de cette composante non libidinale du moi
qui s'oppose fondamentalement aux pulsions sexuelles; l'ambivalence
amour-haine sourd du dualisme pulsions d'autoconservation-pulsions
sexuelles (thèse qui sera renforcée avec l'introduction
du dualisme pulsions de vie-pulsions de mort). A propos du sado-masochisme,
Freud donne la priorité au sadisme, c'est-à-dire à des "pulsions
hostiles " tournées vers l'extérieur; le masochisme,
lui, découle du sadisme par retournement sur la personne propre
et renversement dans le contraire (activité-passivité)
des pulsions sadiques, soit parce qu'elles n'ont pas pu se décharger
sur un objet, soit à cause de la culpabilité qu'elles
engendrent. En fait, comme le démontre Laplanche dans Vie
et mort en psychanalyse, ce que Freud appelle ici sadisme n'est
pas encore sexuel et correspond à la pulsion d'emprise; c'est
seulement dans un second temps, réfléchi, issu du retournement
sur soi et du renversement dans son contraire, donc avec le masochisme,
que la pulsion acquiert sa signification sexuelle; quant au sadisme
comme pulsion sexuelle, il suppose un deuxième retournement
et un deuxième renversement de la position masochiste. Enfin,
dans l'interaction du couple d'opposés sado-masochiste, Freud
souligne l'importance de l'identification à l'autre et la réversibilité des
positions sadiques et masochistes dans le fantasme; cela le conduira à publier,
en 1919, l'analyse de la genèse d'un fantasme sado-masochiste
dans On bat un enfant.
En 1915 également, Freud écrit
un article intitulé Réflexions
sur la guerre et la mort où il reprend certains thèmes étudiés
dans Totem et tabou (1913), en particulier la propension à tuer
qui existe aux aurores de l'humanité: "L'homme primitif
n'éprouve pas le moindre scrupule ni la moindre hésitation à causer
la mort; il tue volontiers et le plus naturellement du monde ".
A nouveau, Freud ne tire pas les conséquences pulsionnelles
de cette donnée anthropologique, ce qui étonne d'autant
plus qu'il établit par ailleurs que notre inconscient est animé par
le refoulé originaire! En fait, ce paradoxe de la pensée
freudienne à propos de l'agressivité est une constante:
dans ses écrits plutôt sociologiques comme dans ses études
cliniques, Freud reconnaît une agressivité naturelle et
fondamentale de l'homme, alors qu'il la scotomise totalement dans sa
conceptualisation métapsychologique.
En 1920, Freud introduit le concept de pulsion de mort dans Au-delà du
principe de plaisir. Laplanche, dans Vie et mort en psychanalyse,
a les mots justes pour qualifier cette publication: " ... le
texte le plus fascinant et le plus déroutant de toute l'œuvre
freudienne. Jamais Freud ne s'est montré si libre et si hardi
que dans cette grande fresque métapsychologique, métaphysique
et métabiologique ". En effet, Freud présente la
pulsion de mort comme une exigence spéculative partant plus
de considérations biologiques et d'observations ayant trait à la
philosophie de la nature que de la théorie conflictuelle des
névroses. Mais ne nous y trompons pas, l'introduction de la
pulsion de mort s'inscrit dans un contexte très précis
de l'évolution de la pensée freudienne qu'il est convenu
d'appeler: " le tournant des années 20 ". D'abord,
Freud a des problèmes personnels: son cancer, la mort de sa
fille Sophie. Et puis, dès 1915, des questions de plus en plus
pressantes se sont fait jour au point de vue clinique et métapsychologique:
quel sens donner au phénomène de la compulsion à répéter
tel qu'on l'observe dans les rêves récurrents de la névrose
traumatique, dans les jeux des enfants (jeu de la bobine), dans la
réitération d'expériences douloureuses, dans le
transfert? A quel principe économique obéit cette compulsion à répéter
qui, manifestement, n'a plus rien à voir avec le principe de
plaisir, c'est-à-dire avec la recherche du plaisir et l'évitement
de la douleur? L'origine première de la haine réside-t-elle
vraiment dans les pulsions d'autoconservation et son objet-but est-il
effectivement la survie du moi et son affirmation ? Comment comprendre
l'ambivalence, la culpabilité, le masochisme, le sadisme (en
particulier le sadisme primaire postulé en 1915), la réaction
thérapeutique négative et, d'une manière générale,
les tendances destructrices ou autodestructrices s'exprimant dans le
contexte nosologique du deuil, de la mélancolie, de la névrose
obsessionnelle, des perversions?
Le concept de pulsion de mort souleva
des réticences chez la
grande majorité des élèves et confrères
de Freud, à part peut-être chez Ferenczi, Eitington, Alexander
et Jones. Mais Freud maintint ce concept jusqu'à la fin de sa
vie et le développa dans de nombreuses publications dont, surtout:
Le moi et le ça (1923), Le problème économique
du masochisme (1924), Inhibition, symptôme et angoisse (1926),
Malaise dans la civilisation (1930), les Nouvelles conférences (1932)
et l' Abrégé de psychanalyse (1938).
Voici, résumé en
six points, ce que connote le concept de pulsion de mort dans les vingt
dernières années de
la vie de Freud: 1) la tendance fondamentale de tout organisme vivant à revenir à l'état
inorganique 2) la tendance intrinsèque à la réduction
des tensions 3) la tendance au " retour à un état
antérieur " 4) la tendance primaire à l'autodestruction
5) l'introduction de la pulsion de vie 6) l'introduction de la seconde
topique. Reprenons chacun de ces points:
1) La tendance fondamentale de tout organisme vivant à revenir à l'état
inorganique dépasse le champ psychologique et même le
champ biologique pour se poser en force cosmique cherchant irrémédiablement à ramener
le plus organisé au moins organisé, le vital à l'inanimé.
2)
La tendance intrinsèque à la réduction des
tensions se fait: soit, à un niveau minimum, c'est " le
principe de constance " que Freud avait introduit dans son Projet
de psychologie scientifique en 1895; soit, à zéro,
c'est " le
principe de Nirvâna", synonyme de repos absolu ou de mort.
3)
La tendance au " retour à un état antérieur " constitue
une caractéristique essentielle de la notion freudienne de pulsion.
En effet, dès les " Trois essais ", Freud postule
que " l'origine de la pulsion se trouve dans des excitations somatiques
et son but consiste en l'apaisement de celles-ci " ; la définition
de la pulsion est donc centrée sur le contrôle et la diminution
de la " quantité d'excitation ", sur la décharge
homéostasique des tensions, ce qui implique précisément
le retour à un état antérieur. A partir de là,
deux déductions importantes s'imposent: premièrement,
la pulsion de mort est vraiment une pulsion, au contraire de ce que
pensent aujourd'hui encore de nombreux psychanalystes; deuxièmement,
la pulsion de mort est même " ce qu'il y a de plus pulsionnel
en toute pulsion " (Laplanche), le principe intrinsèque
de la pulsion, le but en soi du schéma pulsionnel.
4) La tendance
primaire à l'autodestruction a pour corollaire
l'anéantissement de soi. C'est seulement dans un second temps,
sous l'influence de la libido narcissique, que la pulsion d'autodestruction
se défléchit sur le monde extérieur et devient
pulsion de destruction. La pulsion de mort pose donc la primauté de
l'auto-agressivité sur l'allo-agressivité et du masochisme
sur le sadisme. Quant à la pulsion de mort défléchie
de la personne propre sur les objets, Freud l'appelle tour à tour:
pulsion de destruction, pulsion d'agression, pulsion d'emprise, volonté de
puissance, pulsion sadique. Disons tout de même que la pulsion
de destruction et la pulsion d'agression ont des buts différents:
la pulsion de destruction vise l'anéantissement de l'autre alors
que la pulsion d'agression vise sa domination; si le but de la pulsion
d'agression est inhibé, celle-ci peut se mettre au service des
pulsions d'autoconservation et de la pulsion de vie (on aurait là une
indication de la sublimation des pulsions agressives chez Freud).
5)
L'introduction de la pulsion de vie est nécessaire pour tenir
en place la pierre angulaire freudienne du dualisme pulsionnel: " Si
on ne veut pas abandonner l'hypothèse des pulsions de mort,
il faut leur associer, dès le tout début, des pulsions
de vie ". Pourtant la pulsion de vie pose un problème à Freud
car, n'impliquant pas le retour à un état antérieur,
elle ne satisfait pas au principe intrinsèque de toute pulsion.
A ce problème, Freud ne trouve pas de solution métapsychologique,
ni biologique d'ailleurs, mais recourt à une explication mythologique
tirée du Banquet de Platon: l'accouplement tend à reconstituer
l'unité sexuelle d'êtres originairement androgynes. Ainsi,
par le biais des pulsions sexuelles, la pulsion de vie dériverait
elle aussi " du besoin de réinstaurer un état antérieur " (
Au-delà du principe de plaisir ). Ce glissement du
métapsychologique
au mythologique ne dérange nullement Freud pour qui: " La
théorie des pulsions est pour ainsi dire notre mythologie. Les
pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leurs indétermination " ("Nouvelles
conférences", 1932). La vraie réponse métapsychologique à ce
problème réside dans la notion de pulsion de mort-de
vie de Fanti dont je parlerai plus loin.
Le dualisme pulsion de mort (Thanatos) - pulsion de vie (Eros) est
considéré comme la troisième et dernière
théorie des pulsions de Freud. Alors que la pulsion de mort
tend à désunir et à détruire les entités
vitales jusqu'à l'inorganique et à la mort, la pulsion
de vie (qui englobe les pulsions sexuelles, les pulsions d'autoconservation
et la libido narcissique) tend à unir, à former et à maintenir
des entités vitales toujours plus grandes, plus complexes et
plus riches énergétiquement. Ces deux grands principes
pulsionnels, qui s'opposent l'un à l'autre, Freud les situe à la
base des phénomènes vitaux et les voit à l'œuvre
déjà dans la cellule (anabolisme-catabolisme) et même
dans la matière (attraction-répulsion). Mais, bien qu'elles
aient des buts radicalement opposés, la pulsion de mort et la
pulsion de vie apparaissent toujours combinées, mélangées
en proportions variables, en dialectique parfois très subtile
dans la vie d'une personne comme dans sa névrose. Pour traduire
ce fait, Laplanche et Pontalis utilisent le couple " union-désunion " plutôt
que celui d'" intrication-désintrication " proposé par
la Commission linguistique de la Société psychanalytique
de Paris en 1927. Comme Freud le souligne dans ses "Nouvelles
Conférences" (1933), le prototype de l'union-désunion
complexe des pulsions de vie et des pulsions de mort est le sadomasochisme,
mais "toutes les motions pulsionnelles que l'on peut étudier
sont des alliages de ces deux sortes de pulsions ". Si l'union
est le fait de la pulsion de vie en général, ce sont
les pulsions sexuelles et la variété de leurs buts qui
lui donnent sa diversité. Quant à la désunion,
elle est le fait de la pulsion de mort et des pulsions de destruction
qui tendent à rompre tout lien avec la sexualité et à établir
le règne de la monotonie, de l'uniformité.
6) La seconde
topique articule le ça, le moi et le surmoi autour
des deux grand axes de la pulsion de mort et de la pulsion de vie: " Toute
l'énergie disponible de l'Éros, que nous appellerons
désormais libido, se trouve dans le moi-ça encore indifférenciée
et sert à neutraliser les tendances destructrices qui y sont également
présentés" (Abrégé de psychanalyse,
1938). Cette topique des instances est plus explicative de l'homme,
de son ontogenèse, de sa pulsionnalité, de ses conflits
inconscients, de sa psychosomatique. Le ça, ouvert sur le somatique,
est l'instance des pulsions primaires et de leur énergie non
encore spécifique; générateur du moi et du surmoi,
le ça est en interaction permanente avec eux. Le moi constitue
l'instance médiatrice, de liaison entre les exigences pulsionnelles
du ça, les interdits plus ou moins sévères du
surmoi, les contingences du corps et de la réalité extérieure;
le moi a donc un rôle globalement défensif et cherche à maintenir
l'unité psychophysiologique de la personne propre; plus spécifiquement,
le moi met en oeuvre des mécanismes de défense qui ont
pour but de régler l'économie des désirs inconscients
et de leur réalisation comme de solutionner l'angoisse et la
culpabilité qui leur sont liées. Quant au surmoi, résultat
de l'idéalisation des identifications ontogénétiques
sur la base des tabous phylogénétiques, il fonctionne
en instance morale et assure le contrôle des revendications du ça
et du moi.
A partir de là, Freud reformule sa nosologie psychique qu'il
résume ainsi dans un court article intitulé Névroses
et psychoses, paru en 1924: " les psychonévroses résultent
d'un conflit entre le moi et le ça; les névroses narcissiques,
telle la mélancolie, d'un conflit entre le moi et le surmoi;
et les psychoses, d'un conflit entre le ça-moi et la réalité extérieure ".
Mais,
il faut en convenir, la seconde topique aurait été le
contexte idéal pour une définition ontogénétique
des pulsions agressives et une explicitation de leur relation avec
les pulsions sexuelles.
En conclusion de cette première partie, je dirais que l'introduction
des concepts de pulsion de mort et de pulsion de vie vient renforcer
deux points clefs de la métapsychologie freudienne: la source
invariablement somatique (biologique) de la pulsion et le dualisme
pulsionnel. Mais d'importantes questions demeurent et, par exemple:
quels sont les rapports originaires et interactionnels entre la pulsion
de mort et la pulsion de vie, en particulier entre la pulsion de mort
et la pulsion sexuelle et surtout la libido narcissique?
Comme je l'ai dit précédemment, peu de psychanalystes
contemporains de Freud partagèrent ses vues sur la pulsion de
mort. Aujourd'hui encore la notion de pulsion de mort et les implications
qu'elle comporte divisent les psychanalystes freudiens schématiquement
en trois tendances:
1) Ceux pour qui le concept de pulsion de mort n'a aucune utilité,
ni métapsychologique ni clinique; il s'agit d'un concept négatif,
désexualisant, enfouissant dans un " mythe " tout
ce qui est régressif et destructeur. Telle est la position de
Guillaumin, Bergeret, Rosolato...
2) Ceux pour qui la pulsion de mort
est une véritable pulsion
ayant comme antagoniste symétrique la pulsion de vie. S'inscrivent
dans cette tendance: Pasche, Le Guen, Laplanche, Fanti...
3) Ceux pour
qui la pulsion de mort est un principe fondateur générant
le retour inexorable à l'inorganique, retour le plus souvent
silencieux mais pouvant éclater en névroses de type obsessionnel,
en dépressions et deuils graves, etc. Font partie de cette mouvance:
Pontalis, Green...
En ce qui concerne l'agressivité, on ne peut
pas dire que le concept de pulsion de mort et son élaboration
aient abouti chez Freud à la reconnaissance métapsychologique
d'une pulsion agressive au même titre que la pulsion sexuelle.
Mais l'explicitation de la pulsion de mort comme pulsion d'autodestruction
primaire se défoulant
en pulsions de destruction, d'agression et en pulsions sadomasochistes
a considérablement ouvert le champ de la recherche sur l'agressivité et
a élargi la méthode psychanalytique à des pathologies
jusqu'alors considérées comme non-analysables. Il n'en
reste pas moins cependant que la controverse concernant la reconnaissance
du statut de pulsion aux pulsions agressives a continué après
Freud et persiste de nos jours chez les psychanalystes freudiens. C'est
ce qui fera l'objet de la seconde partie de cet exposé.
Une réflexion
encore pour terminer cette première partie:
de la même manière que Breuer a eu peur de la sexualité infantile,
Freud aurait-il eu peur de l'agressivité infantile et, partant,
de certains de ses propres vécus et désirs agressifs
onto-phylogénétiques ? Dire que l'enfant, le petit enfant,
le nouveau-né est un polymorphe pervers, c'est énorme,
scandalisant et révolutionnaire. Mais dire que l'enfant, le
petit enfant, le nouveau-né (et pourquoi pas le fœtus)
est un polymorphe meurtrier et pervers, c'est inacceptable, et peut-être
surtout aujourd'hui!