Que la religion soit profondément enracinée dans la nature de l'homme, la pratique de la micropsychanalyse le met chaque jour en évidence chez toute personne, qu'elle se dise croyante ou non, pratiquante ou non.

J'essaierai de résumer ce vaste sujet en partant des conceptions psychanalytiques classiques pour en arriver à exposer quelques idées micropsychanalytiques.

D'une manière générale, on peut définir la religion comme l'ensemble des dogmes et des actes ritualisés ayant pour but de mettre l'homme en relations avec la puissance divine. De tout temps, l'homme a senti la nécessité de se situer dans l'Univers par rapport aux différents éléments qui le composent, aux différents animaux et plantes qui le peuplent et par rapport aux lois qui le régissent. Et cela, en essayant surtout de comprendre sa propre origine et son énigmatique destin après la mort. Ainsi la religion naît comme un essai de réponse à cette recherche et apparaît comme un pont entre le monde du connu et celui de l'inconnu.

Pour Freud1, l'origine de la religion est la résultante d'une révolution qui a eu lieu au cours de la préhistoire de l'humanité. Il aurait existé alors un système social patriarcal où le père était le détenteur unique du pouvoir et des privilèges matériels et sexuels. Frustrés et jaloux par cet état de fait, les fils-frères se liguèrent en horde et tuèrent le père. Mais bientôt, ils se retrouvèrent face à face, les uns contre les autres, confrontés à l'inutilité du meurtre du père puisqu'aucun d'entre eux ne pouvait jouir de la puissance et des avantages paternels. Alors vinrent le remord et la culpabilité, puis le regret et la nostalgie de l'autorité paternelle. Le désir de tuer le père et sa réalisation firent peu à peu place au besoin de réparation puis de sécurisation et de protection. Et les fils rétablirent le système patriarcal, soumis cette fois-ci à un père-totem aux traits humains idéalisés et à la toute-puissance divinisée. Ce dieu du clan était fêté et honoré dans des rituels comprenant des sacrifices au cours desquels on mangeait, en son souvenir, l'animal totem immolé.

L'histoire des religions nous enseigne que le totémisme est leur prototype universel. Dans toutes les religions, Dieu (ou les dieux) est considéré comme un être immatériel, supérieur à l'homme, auquel on rend un culte d'adoration, qui nous protège du mal et nous récompense dans une existence future pour les souffrances et les privations que cette vie nous impose. Des notions comme celles de « péché originel », « tabou du meurtre », « tabou de l'inceste », « exogamie », ou des pratiques comme celle de la communion viennent directement de ces archaïques pulsions totémiques, des désirs et défenses qu'elles entraînent. L'origine totémique des religions est clairement exprimée dans Freud et le besoin religieux de Henri-Charles Tauxe2: « Le besoin religieux serait alors la forme compulsionnelle que prend, dans les sociétés humaines, la réaction communautaire au retour d'un vécu collectif de transgression appartenant au désir agressif et s'inscrivant dans une situation d'ambivalence ». L'analyse en profondeur de ce besoin religieux révèle qu'il est sous-tendu par Œdipe. Par exemple, dans Contre le mariage de Silvio Fanti3, l'abbé dit qu'Œdipe lui apparaît comme « l'origine des tables de la loi » et « qu'une religion qui n'est pas bâtie sur ce fantasme n'a aucune chance de durée ou de signification historique ».

Freud a comparé la névrose obsessionnelle à la religion, en considérant la névrose obsessionnelle comme le pendant pathologique de la religion. Par exemple, le cérémonial des obsessionnels est appelé rituel par similitude avec les rites religieux. On pourrait dire que la névrose obsessionnelle est une religion privée et la religion une névrose obsessionnelle universelle. A ce propos,  Fenichel4 dit dans La  théorie psychanalytique des névroses : « Il est rare de voir une névrose obsessionnelle sans traits religieux : des conflits obsessionnels, par exemple entre la foi et les impulsions à blasphémer, peuvent survenir aussi bien chez les athées que chez les personnes pieuses ». Nous pouvons compléter les grandes lignes classiques d'interprétation de la religion par les données expérimentales tirées du travail associatif en longues séances. En approfondissant l'idée freudienne d'une religion puisée fantasmatiquement par Œdipe-castration à partir du père totémique, la micropsychanalyse met en lumière la dynamique pénienne nucléaire du phénomène religieux. Dynamique pénienne qui ne se raccroche plus aux fantasmes originaires mais à un ontogénétique vécu agressif-sexuel clairement repérable dans le matériel de tout analysé : pénis tout-puissant (géniteur et castrateur) du père -mère phallique primaire ayant-n'ayant pas le pénis fœtus-enfant vécu et se structurant comme pénis de la mère - mère totémique castrée et cannibalisée.

Il serait trop simple et partant inexact, de dire que la religion, selon Freud, se ramène au Père, alors qu'elle conduit à la Mère pour la micropsychanalyse. La réalité ontogénétique du phénomène religieux est complexe et pénienne : l'enfant-Dieu-pénis est le prolongement de la toute-puissance du pénis du père dans la mère dont il constitue le pénis adoré et haï. Plus profondément encore, l'élaboration associative de cette dynamique pénienne conflue à une appréhension de la pulsion de reproduction comme expression psychobiologique première de la pulsion de mort-de vie.

Peut-être comprend-on mieux ainsi la puissance de toute religion qui, bien que pseudoréalité ou manifestation névrotique, projette et met en acte de façon répétitive, symbolique et ritualisée des désirs agressifs-sexuels, des mécanismes de défense et des vécus intériorisés dès les origines de l'homme. Pour terminer, je rapporterai quelques fragments du rêve d'un analysé, dont le contenu manifeste laisse entrevoir les éléments pouvant conduire aux données que je viens d'exposer : « Je suis assis à mon bureau ; en fait il s'agit de la table que mon père avait dans son bureau et qui comportait, en bas, une traverse de bois pour appuyer les pieds ; cette traverse, dans le rêve, est recouverte de tissu et s'est détachée de la table ; je dis à ma fille de la remettre à sa place... ...Je me trouve dans une très grande église, probablement une cathédrale, où se célèbre une messe. Je suis fâché parce que ma fille n'a pas mis la traverse à sa place. Je la vois passer non loin de moi et je l'appelle. Elle vient. Je lui demande pourquoi elle n'a pas remis la traverse à sa place. Elle me répond qu'elle a oublié de le faire. J'insiste pour qu'elle le fasse. Elle s'exécute mais de mauvais gré. J'allume toutes les lumières et je vois ma fille se diriger vers une porte qui me semble donner accès à la sacristie. Au moment où elle arrive près de cette porte, je l'aperçois par derrière et elle m'apparaît comme une vieille de soixante-dix ans, habillée en noir, les cheveux grisâtres, les chevilles extrêmement minces, courbée un peu en avant et marchant à petits pas avec une certaine difficulté.... Je suis entraîné par un groupe de personnes vers un confessionnal et je décide de me confesser, pour jouer le jeu. Je m'approche du confessional et, au moment où je me mets à genoux, je me rends compte qu'il ne s'agit pas d'un prêtre mais d'une soeur franciscaine. Je me rends également compte qu'à ma gauche, du côté des femmes, il y a une autre soeur franciscaine, également à genoux. La sœur du confessionnal se penche vers moi, met sa joue droite contre la mienne et son bras droit sur mon dos, entourant mon cou. Je lui dis : « Ave Maria purissima », elle me répond et je poursuis : « Mère, il y a deux mois que je ne me suis pas confessé ; je me suis masturbé je ne sais pas combien de fois ». Là-dessus, elle sort du confessionnal par derrière, vient vers moi et m'enlève les souliers, les chaussettes et quelque chose d'autre pour que je sois plus à l'aise. Elle me conduit dans une petite pièce devant une espèce de comptoir sur lequel se trouvent plusieurs objets en plastique, certains transparents, d'autres verts. Ces objets ont un signifié que je dois découvrir ou interpréter. J'en prends un qui me dit qu'il s'agit de « sexualité ». Un autre, à côté, me suggère quelque chose que je ne comprends pas. Un troisième m'assure que la solution se trouve à la basilique de Notre-Dame « del Pilar » à Zaragozza ». (A propos, il faut dire que la mère de cet analysé s'appelle Pilar !).


 

Notes

1 S. Freud, Totem et tabou, Petite Bibliotèque Payot, Paris. 1983. remonter

2 H.C. Tauxe, Freud et le besoin religieux, L'Age d'Homme, Lausanne, 1974. remonter

3 S. Fanti, Contre le mariage, Flammarion, Paris, 1970. remonter

4 O. Fenichel, La théorie psychanalytique des névroses, PUF, Paris, 1974. remonter