Mesdames, Messieurs,

J'ai découvert qu'il y a deux manières de faire une introduction pour cette conférence. La première pourrait être celle-ci :

« Mesdames, Messieurs, c'est une véritable gageure pour moi, et une gageure à de nombreux titres, que de vous parler de Jean-Jacques Rousseau selon quelques critères de la micropsychanalyse. Par exemple, est-ce que je ne risque pas de réduire une oeuvre sublime à des schémas explicatifs, d'en altérer l'originalité, la dimension spécifique ? D'autre part, c'est vrai qu'un analyste est neutre. Mais est-ce que, ici, cette attitude impersonnelle eût été la bonne, est-ce qu'elle aurait suffi ? Mon intention, en tout cas, n'est pas de figer Rousseau dans des interprétations réductrices de son œuvre, mais de l'évoquer très librement, à la lumière de ce que m'ont appris les longues séances de micropsychanalyse."

Et la seconde qui, confidence pour confidence, serait à peu près celle-ci:

« Ah ! Messieurs du Comité des Amis de Jean-Jacques Rousseau, je vous retiens ! Je vous entends encore : " On serait très heureux Si vous vouliez bien dire quelques mots sur Jean-Jacques Rousseau... selon la micropsychanalyse... les Confessions... le manuscrit de Neuchâtel... " » J'ai fini par accepter : on s'aime ou on ne s'aime pas !

Mais voici : pendant que mes amis d'études « faisaient », comme on dit, Rousseau dans leur lycée français, moi dans mon lycée allemand je « faisais » Goethe, de sorte que je ne m'étais pas rendu compte qu'outre les Confessions, il y avait plus de 7000 pages de la Pléiade. Alors, ne faire que l'un sans l'autre ? Cela ne me ressemble guère ! De surcroît, il restait, bien sûr, un tas de choses dont le livre, superbe, de Jean Starobinski, ou la mine de renseignements qu'est la cassette de Henri Guillemin.

Un soir que je disais à un ami : « Je prépare un petit truc sur Rousseau », il répondit : « Ah, le triomphe du masochisme ! » J'ai frémi. En effet, je sais bien que chez n'importe qui le sadisme est toujours à hauteur égale du masochisme. Eh bien, son masochisme, Rousseau, il me l'a vendu au prix fort. J'en ai bavé en veux-tu en voilà. Ah, le tordu ! Car avec n'importe quel grand, on se cramponne, on s'y retrouve. Mais avec Rousseau, ah là là !

Cependant vous ne perdez rien pour attendre, je vous ai gardé ici et là un petit chien de ma chienne!

J'ai donc d'abord étudié les Confessions. Et tout d'abord, un préliminaire sur ce titre qui est mieux choisi qu'on ne pourrait le penser : il implique pénitence et pardon. Déjà, il campe Rousseau.

Mais il donne aussi une coloration à son autobiographie : vu qu'elle va être jugée, il ne peut plus être neutre, et il va malgré lui, et quoi qu'il dise, choisir les événements à relater parmi ceux qui lui semblent avoir de l'importance ou de l'intérêt pour ses lecteurs.

Car on ne peut vraiment pas dire qu'il entreprenne ces Confessions dans un esprit d'humilité : « je forme, écrit-il, une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur ». Que cette « entreprise n'eut jamais d'exemple », je ne saurais le dire. C'est là une affirmation toujours très risquée ! Plus on connaît Eschyle, Euripide, Platon, Aristarque et autre Démocrite, plus on se demande de quel droit on cogite ou écrit. Quant à son exécution qui « n'aura point d'imitateur », on sait que nombre d'auteurs ont peu ou prou passé par la même entreprise et que des douzaines de milliers de femmes et d'hommes, qui n'ont jamais entendu parler de lui, se sont fait psychanalyser ou micropsychanalyser. Mais pour eux-mêmes, tels qu'ils sont. Et non pas par rapport à l'autre, comme tout ce que Rousseau a fait.

Son exhibitionnisme moral était illimité. Par exemple, est-il divinement heureux dans les bras d'une femme (Sara, je crois), que sa pensée ne fait qu'un bond et qu'il s'écrie : « et tant pis pour les huées des moqueurs ». Les tremblements de terre, inondations, guerres, révolutions qui ont lieu au même moment dans le monde doivent nous indifférer. Le seul haut fait qui compte : Rousseau est dans les bras d'une femme et se moque des moqueurs ! Mais quelle infinie insécurité devait l'habiter pour surcompenser de la sorte !

Alors, l'homme peut-il se dévoiler dans ses Confessions comme le ferait un analysé sur le divan ? La réponse est non ! Même Si Rousseau écrit que « Nul ne peut écrire la vie d'un homme que lui-même ». D'ailleurs il le pressent très bien. Ecoutez avec quelle élégance il décrit, dans le manuscrit de Neuchâtel, ce qui est devenu le cliché moderne de l'iceberg : vous savez, l'inconscient sous l'eau, et le moi et le surmoi au-dessus. Je cite : « Pour bien connaître un caractère, il y faudrait distinguer l'acquis d'avec la nature, voir comment il s'est formé, quelles occasions l'ont développé, quel enchaînement d'affections secrètes l'a rendu tel, et comment il se modifie, pour produire quelquefois les effets les plus contradictoires et les plus inattendus. Ce qui se voit n'est que la moindre partie de ce qui est ; c'est l'effet apparent, dont la cause interne est cachée et souvent très compliquée ».

Voilà justement pourquoi c'est très compliqué ; pour la trouver, cette cause interne, une confession n'y aidera guère : il faut faire de l'analyse, c'est-à-dire que la personne sur le divan, comme engagée sur une longue route, va seule à la rencontre d'elle-même. Et il n'y a pas de pardon de la part de l'analyste. S'il y en a un, c'est l'analysé qui finit par se le donner après avoir compris les motivations de ses actes et de ses pensées. Surtout, surtout, il n'y a pas de pénitence alors que Rousseau écrit que, tout au long de sa vie, il l'aurait demandée s'il l'avait osé. La parole, en analyse, n'a pas de répondant. L'analyste est neutre, un peu comme un chimiste qui observerait un mélange de précipités dans lequel il n'intervient pas.

L'analysé en séance a une seule règle à respecter : la règle fondamentale qui consiste à dire tout ce qui lui passe par la tête, sans trier, sans tricher et à faire là-dessus ses associations libres. Ainsi la description d'un détail va entraîner la remémoration d'un autre détail, qui à son tour va se démultiplier en de nombreuses formations préconscientes, puis inconscientes, et finalement en d'infinis essais : c'est ce que nous appelons la surdétermination. Or Rousseau voudrait bien suivre scrupuleusement cette règle fondamentale de la micropsychanalyse quand il écrit que, sans compter les heures, il travaillera « pour ainsi dire dans la chambre obscure. [...] Je dirai chaque chose comme je la sens, comme je la vois, sans recherche, sans gêne, sans m'embarrasser de la bigarrure. Je serai vrai, dit-il encore, je le serai sans réserve, je dirai tout ; le bien, le mal, tout enfin ». Et ce qu'il ajoute fait penser à tout analysé sur le divan : « Ce n'est pas ce qui est criminel qui coûte le plus à dire, c'est ce qui est ridicule et honteux » ! Et encores : « Que de riens, que de misères ne faut-il point que j'expose, dans quels détails révoltants, indécents, puérils et souvent ridicules ne dois-je pas entrer pour suivre le fil de mes dispositions secrètes, pour montrer comment chaque impression qui a fait trace en mon âme y entra pour la première fois ? »

Or que fait-il en écrivant les Confessions ? Il jette ses brouillons, quantité de brouillons ! On peut se demander si, quoi qu'il ait affirmé, il n'était pas tenté de remanier la vérité. D'ailleurs, quand il s'y met, il ne se gêne pas, même s'il le fait comme un gamin dans la cour d'école, pour camoufler, tricher, mentir et la plupart du temps pour de petites choses. Par exemple au sujet du père, du frère, des tantes, de son élève de Lyon qui n'a pas huit ans et demi, mais cinq ans et demi, ou quand il ne sait pas où diriger ses foudres, sur un pasteur ou sur un prêtre, ou encore quand il dit que Montaigne écrit pour les autres et que lui écrit pour lui ! Rousseau a pourtant juré toute sa vie, prenant les dieux de la terre et des cieux à témoin, qu'il ne s'abaisserait à rien d'aussi bas, que son esprit ignorait même qu'on pût le faire ! Et il essaie de balayer tout cela d'un geste large : « les faits, dit-il, ne sont ici que des causes occasionnelles ». Ce en quoi, bien sûr et analytiquement, il a tout à fait raison.

De toute façon, indépendamment de cela, ce sont les premiers jets des Confessions, ses brouillons successifs, et non pas sa version finale, retravaillée et expurgée, qui auraient pu nous donner une ébauche de langage analytique.

C'est si vrai que lorsque l'analysé, en micropsychanalyse, dessine les plans des diverses habitations où il a vécu, pour ensuite les analyser en séance, nous insistons pour qu'il apporte tous les brouillons qu'il a faits, en les numérotant et en n'y faisant aucune retouche. La plupart du temps, ces brouillons révèlent beaucoup mieux le cheminement associatif que les dessins finals.

Et pourtant, même si nous avions ceux de Rousseau, combien cette recherche de lui même resterait lacunaire dans le sens que, sans le paratonnerre transférentiel, l'homme n'a pas la possibilité d'arrêter de tourniquer autour de sa vie. Le transfert est une relation inconsciente incontournable. Il permet à l'analysé de déplacer et de condenser sur l'analyste ses vécus affectifs, y compris et surtout utéro-infantiles. En réactualisant ainsi ses conflits refoulés, il peut les résoudre. Sans l'établissement du transfert, une analyse n'est pas possible. C'est pourquoi les autopsychanalyses ne sont pas concluantes.

Comme les Confessions ne me suffisaient pas pour m'approcher de Rousseau, je me suis également penché sur les Rêveries. D'autant plus que, il le dit dans la « Première Promenade », elles peuvent en être regardées comme l'appendice. Et elles m'ont souvent révélé l'auteur plus que son autobiographie. Car qui dit volonté de dévoilement sous-entend, nous venons de le voir, une forte intervention du conscient avec la mise en acte de divers mécanismes de défense, et automatiquement un réajustage, donc une déformation du vécu.

C'est bien la raison pour laquelle, en micropsychanalyse, nous faisons des séances d'au moins trois heures d'affilée. Aujourd'hui, ce que dit l'analysé la première ou les deux premières heures, ne m'intéresse guère. Mais quand les censures se relâchent, permettant au préconscient, puis à l'inconscient, d'affleurer, là, aujourd'hui encore, après plus de quarante ans de pratique, aucun mot ne m'échappe.

Alors bon, allons-y, et d'entrée de jeu, je mentionnerai quatre points. On verra pourquoi. D'abord, je vais suivre notre héros, schématiquement, dans ses pérégrinations.

A seize ans donc, Jean-Jacques Rousseau fuit Genève. Rien ne l'obligeait à le faire. Il aurait pu, comme ses camarades, attendre le matin, que les portes de la ville s'ouvrent, et rentrer chez lui. Mais lui, il fuit. Et ce sera Annecy et les glorieuses et tristes Charmettes, Turin, Boudry, Nyon, Fribourg, Lyon, Paris, Venise, Paris, Hermitage de Montmorency, Genève, Montlouis, Yverdon, Môtiers, île de Saint-Pierre, Angleterre, Normandie, Lyon, Grenoble, Ermenonville. Ermenonville où il change définitivement d'état. Définitivement ? Avec lui, on ne sait jamais ! Quoi qu'il en soit, depuis 1794, il vit au Panthéon. Il dit que ça lui suffit presque, qu'après tout il ne s'y sent pas trop mal, et que si on l'y laisse tranquille, il pourrait même y rester. Mais est-ce vrai ?

Deuxièmement, que fait Rousseau au long de ses voyages ? Eh bien, et schématiquement encore, il est, à peu près, graveur, fonctionnaire municipal, valet de chambre, secrétaire, larbin, caissier de banque, chanteur, musicien, compositeur, copiste (bon, ça il l'est vraiment puisqu'il copie plus de douze mille pages !) et surtout botaniste.

Mais Rousseau n'herborise pas par passe-temps, comme il l'a dit. Il devait en arriver à l'étape majeure, au couronnement de son existence, par l'illumination proustienne, « arbres, vous n'avez plus rien à me dire ». Il l'exprime lui-même ainsi dans la « Septième Promenade » :
« Je sens des extases, des ravissements inexprimables [...] à m'identifier avec la nature entière ». C'est surtout là qu'on peut le comprendre écrivant qu'« il y avait un Rousseau dans le grand monde, et un autre dans la retraite, qui ne lui ressemblait en rien » et « On dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu ».

Troisièmement, pendant toutes ses pérégrinations, pendant ses occupations multiples, que lui arrive-t-il ? C'est simple. En un mot, il lui arrive tout : reclus en un mur de ténèbres, ayant la célébrité de ses malheurs, comme il le dit dans le manuscrit de Neuchâtel, contestataire coriace et infatigable redresseur de torts qui a besoin de boucs émissaires pour vivre, en un mot persécuté-persécuteur, l'un et l'autre levain nécessaire au grand œuvre, il va partout où on le poursuivra. Abandonné-abandonnique, le premier quand il l'est vraiment et l'autre quand il s'imagine l'être, mais souffrant les deux à part égale, rejeté-rejetant, libertaire-paniqué, calomnié, traqué, cerné de toutes parts, au point que l'on pense au « livide, hagard, échevelé au milieu des tempêtes » de Victor Hugo, mais, s'attendant à trouver Caïn, on trouve Abel. Autodidacte confondant les Encyclopédistes. Voulant la gloire et refusant d'être présenté au roi, sorte de prix Nobel moderne qui n'en voudrait rien. Dandy et paysan, restant en lui-même avec les pauvres et les humbles même si de passage chez les princes. Anti-politicien, facteur des grandes révolutions politiques. Il veut être pasteur, prêtre, il est protestant-catholique-protestant et concubin et saint et mécréant à la fois, se fait antireligieux d'occasion pour épater la galerie, lui qui demeurera comme un saint Thomas d'Aquin laïc.

Ce ne peut être sans des raisons extrêmement profondes et puissantes que, toute sa vie, il a été un fuyard de tout, des lieux où il vivait, des occupations qu'il tenait, et que tel un proscrit il n'a vécu qu'aux abois. Mais si on le chassait de partout, c'est qu'il faisait tout pour qu'on l'en chasse. Il l'exigeait. Cela aussi, on verra pourquoi.

Quatrièmement, je me dois, même si un peu à contrecœur, de parler d'un point qui m'apparaît comme l'une des caractéristiques essentielles de Rousseau, sans laquelle, pour ce qui me concerne, je n'y aurais rien compris, et que j'appelle ses « pseudos ». M'adressant à des rousseauistes émérites, je ne donnerai pas le pourquoi et le comment. Voici quelques-un de ces « pseudos » :

Pseudo-incestueux en triangle magique et sulfureux. Pseudo-gigolo. Pseudo-amant qui peut, qui ne peut pas, peut-être parce qu'amant de l'âme, au sexe faiblard pour l'employeuse qui finit par s'en débarrasser. Même exhibitionniste, il l'est à l'envers (à ce sujet, ne croyez pas ce que l'on dit, à savoir qu'il peut s'agir d'une régression au stade narcissique ou d'une négation du complexe de castration ou encore d'une séquelle du stade du miroir. L'exhibitionnisme date des premiers jours de la vie et a des ramifications inconscientes avec la vie intra-utérine et c'est pour cela que c'est une fixation inguérissable, sauf peut-être par une psychanalyse ou une micropsychanalyse). Bon, je reprends : pseudo-homosexuel négatif à la pseudo-activité hétérosexuelle d'un serveur de messe se languissant de la pénitence ravissante (évidemment que lui le dit mieux : « j'avais trouvé dans la douleur un mélange de sensualité [...] qui m'avait laissé plus de désir que de crainte... »). Mais quelle bagatelle finalement que ce masochisme corporel à côté de son masochisme moral qui le tenait cloué à sa croix... (si je peux m'exprimer ainsi pour Rousseau). Sinon pseudo-précepteur, presque précepteur chez les Mably. Pseudo-planificateur à la polonaise et autre, pseudo-mathématicien comme pour faire plaisir à Monsieur Lamy, pseudo-ingénieur ou architecte qui s'attaque au Mont-Cenis. Rien que ça ! Pseudo-père quoi qu'il en soit, pseudo-mari et pseudo-marié puisque jouant lui-même le prélat de la cérémonie, pseudo de France, pseudo de Genève dont il était pourtant bourgeois, pseudo-secrétaire d'ambassade à la pseudo-autojustification en continu et en différé, pseudo-militaire... quoi : pseudo-maréchal, pseudo-inventeur, pseudo-ethnologue, pseudo-fétichiste à la vessie pseudo-hystérique ou même, rien ne m'étonnant chez lui, à un pseudo-utérus gémellaire, ou de chimère, si l'on veut.

C'était long, n'est-ce pas, mais attendez, ça valait la peine, car il est absolument indispensable de se rendre compte d'une manière tangible, palpable et irréfutable qu'il a tout fait, passant d'une chose abracadabrante à une autre plus abracadabrante encore et de comprendre par là qu'un essai après l'autre ne devait le mener nulle part, afin que sa destinée s'accomplît. On comprend que ses exégètes, ne connaissant ni le vide ni l'essai dont je vais parler, passent là-dessus comme sur braises ardentes. Et comme on comprend aussi qu'il ait été traité pour le moins de saltimbanque ! Il l'était, mais grandiosement, car il devait l'être. Mais vous, maintenant, vous le voyez bien : un seul de ses essais aurait-il réussi, qu'il n'y aurait pas de Rousseau. Pour le connaître, c'est le moment de le dire, il faut l'apprendre tel que je viens de le montrer. Sans grandeur. La grandeur, elle lui sera donnée par surcroît, et comment !

Ces prémices non seulement me permettent, mais m'obligent à introduire ici deux concepts fondamentaux de la micropsychanalyse — je viens de les mentionner — celui du vide et celui qui en découle, l'essai, peut-être le seul à expliciter Rousseau dans son essence ultime.

Ici, je suis contraint de vous demander une minute de patience. Le modèle que la micropsychanalyse s'est progressivement forgé de l'être humain m'a conduit à dépasser le niveau anthropologique et à adopter le concept du vide énergétique et créateur qui n'a, de ce fait, rien à voir avec le néant.

Cette notion du vide est d'ailleurs présente chez les penseurs taoïstes de l'ancienne Chine, les philosophes et médecins de la tradition indienne de l'Ayur-Veda et certains mystiques chrétiens, dont Maître Eckhart par exemple. La physique moderne occidentale, dans sa dimension quantique en particulier, donne du vide la même vision dynamique, vingt ans après que la micropsychanalyse l'a introduite.

Je ne m'étendrai pas sur le vide, mais je suis bel et bien obligé d'avancer que c'est par lui que Rousseau était inconsciemment le plus terrorisé, vide qu'il a essayé frénétiquement dans tous les tourbillons de sa vie de combler, quitte, par moments — ce qui est le plus courant —, à le remplir de folie.

Voici ma définition du vide : le vide est le continuum infini, sans prévalence psychique ou matérielle, ponctué de paquets énergétiques, eux-mêmes faits de vide.

Le vide, donc, est parsemé d'une énergie qui se condense jusqu'à atteindre un seuil-clé de structuration d'où partira l'essai. L'essai, en tant que module énergétique de base, est le principe vital de tout ce qui existe, et va devenir, au hasard de ses structurations successives, une cellule, une particule, une pensée. Et au sujet du hasard, c'est bien Rousseau, on s'en souvient, qui écrit : « Je parvins jusqu'à l'âge de quarante ans, [...] vivant au hasard sans principes ».

Finalement, c'est donc de l'énergie structurée qui donne à toute chose, y compris à nous-mêmes, sa forme passagère. En un mot, tous les êtres humains ont la même origine. La génétique, l'hérédité et le terrain, en tant qu'essais ayant acquis, comme je viens de le dire, un certain degré de structuration, viendront jouer leur rôle secondaire et personnaliser nos actes et notre manière d'exister.

Les essais s'individualisent provisoirement en tout être humain, ils lui confèrent une relative spécificité dans ses composantes matérielles, biologiques, psychiques. Par conséquent, rien de plus hypothétique qu'un état psychique normal. Et chacun d'entre nous oscille constamment entre un équilibre relatif, la névrose et la psychose. Il n'y a pas de barrière étanche entre ces trois états. Quand j'ai lu et relu les Confessions dans cette optique, j'ai vu à quel point Rousseau, au milieu de souffrances parfois intolérables, n'a cessé de se mouvoir entre ce que nous appelons le normal et la folie. Aucune circonstance favorable, aucun succès littéraire, aucune rencontre amoureuse n'a pu y changer quoi que ce soit.

A propos, je n'ai trouvé nulle part une description adéquate des souffrances par lesquelles Rousseau a passé. Broyé de douleur, se cognant la tête et le cœur à des murs, imaginaires pour nous, mais non pour lui, il devenait fou. Fou ? ou suprêmement lucide ? J'ai eu en micropsychanalyse un homme atteint de ces souffrances-là. Un jour, éclatant en sanglots, il se mit à hurler : « Je préférerais avoir le cancer, et je sais de quoi je parle puisque j'ai, jour et nuit, veillé ma mère cancéreuse tout au long de ces derniers mois ».

Au sujet de l'essai en général, et de ces essais sans fin dont on vient de voir quelques exemples, peu de destinées en ont autant démontré l'extrême importance que celle de Rousseau. Leur appréhension est « sine qua non » si on veut le suivre, je dirais heure après heure, dans sa vie. Je crois que les grands rousseauistes qui accepteraient de méditer là-dessus seraient remplis de bonheur. Chez lui, tout est tellement jaillissement d'essais qu'on peut carrément remplacer « le comme si » analytique par un « comme c'est ».

Plus on l'approche et plus on se rend compte que sans cesse créateur, sans cesse il était, selon la définition de l'art que j'ai l'habitude de donner, en pleine féerie d'essais en espérance d'éternité.

La plupart des essais qu'il ratait douloureusement étaient le point de départ d'essais qu'il réussissait prodigieusement. Quand je considère le déroulement de sa vie, j'ai l'impression que ses essais réussis-ratés sont en continuel court-circuit. C'est ce qu'il pressentait dans la « Sixième Promenade » : « les vrais et premiers mobiles de la plupart de mes actions ne me sont pas aussi clairs à moi-même que je me le suis longtemps figuré ».

Alors ! Alors, comment Rousseau est-il devenu Rousseau ? Eh bien, voici :

Ses trois principaux essais, qui agiront en ressorts « sui generis », sont : le premier, sa naissance en juin 1712, puisqu'il tue peut-être sa mère en venant au monde ; horrible naissance, « le premier de mes malheurs », dira-t-il, et on verra qu'il a été plus grand, ce malheur, qu'il ne le réalisait, même s'il faut bien, plus tard, le prendre dans le sens du « felix culpa ». Le deuxième, en mars 1728, quand il fuit Genève et s'élance sur son tremplin sans visibilité, sur le toboggan complètement déboussolé de sa formation d'homme. Le troisième, en octobre 1749, Fabricius l'ayant terrassé au pied d'un chêne, quand il décide de concourir pour le prix de l'Académie de Dijon. Et il l'obtient, ce prix qui va le propulser dans l'éclatement et dans l'éparpillement de son génie.

Tout autre épisode ou événement de sa vie, je le souligne, viendra se greffer sur ces essais-là, que j'appelle par conséquent les trois essais primordiaux de Rousseau. Si on était en micropsychanalyse, je dirais, bien sûr, « ces trois essais qui n'en font qu'un », mais passons.

A propos de ce premier essai primordial que fut sa naissance, justement j'aimerais mettre l'accent sur un mot d'une importance capitale pour tout être humain, et qui m'a été encore plus indispensable pour saisir un peu mieux Rousseau. Ce mot qu'on hésite à prononcer tant il est vilipendé, c'est Œdipe.

Œdipe va infiniment plus loin qu'on ne le pense et a beaucoup plus de répercussions sur notre vie qu'on est disposé à l'accepter. Et je ne suis pas surpris quand je vois des intellectuels de haute volée, y compris des psychanalystes, hommes et femmes, connaissant tout d'Œdipe, et qui sont pour ou contre, n'en faire finalement connaissance qu'au cours de très longues séances de micropsychanalyse, dix ou vingt jours de suite, et parfois beaucoup plus, et être étonnés de la distance entre ce qu'ils découvrent et ce qu'ils pensaient savoir.

Il y a 2500 ans que Sophocle a écrit Œdipe et alors que la plupart des productions, appelons-les littéraires ou autres, ont entre-temps disparu, celle-là non seulement reste, mais a de plus en plus d'attrait pour l'être humain sur toute la terre, au théâtre, à la télévision et dans les films. Il n'est que de se rappeler le fantastique Œdipe de Pasolini.

Comment le vit-il, Rousseau, son Œdipe ? La vie de Rousseau est d'abord une autofrustration dans le sens qu'il veut se faire pardonner d'avoir tué sa mère. Ce n'est pas tant contre l'accusation portée par son père qu'il se défend : celle-ci n'a d'importance, en tant que telle, que dans la mesure où elle vient raviver, fixer, cristalliser l'accusation qui lui en est faite par la partie inconsciente de son Surmoi, cruellement fort chez lui. Car dans son inconscient, Rousseau a vraiment tué sa mère, et bien avant sa naissance, c'est-à-dire dans le ventre de celle-ci, quand au cours de sa guerre intra-utérine, après les batailles qu'il a livrées pour se nicher dans la muqueuse de l'utérus, elle lui imposait ses expériences affectives, physiques et sexuelles. Et quand, encore, réactivant l'expérience phylogénétique, il commettait, dans son inconscient toujours, le meurtre œdipien. Et après cela, ou à cause de cela, que Rousseau prétende que l'on vient au monde bon et pur, est un déni colossal.

Un déni qui lui fera passer son existence à essayer de se faire pardonner d'être au monde. Il poussera sa vie durant un cri, répété et enflé par les eaux et les airs, c'est-à-dire par le vide, le cri de « Maman, pardonne-moi ! »

Est-ce que vous ne l'entendez donc pas ?

Tout Rousseau, c'est cela : essayer de pactiser avec le remords. Mais les eaux et les airs ne lui répondent pas. Alors il fabrique ce château de sable ridicule de la bonté de l'homme. Mais d'abord, la sienne propre, de bonté, finalement, où est-elle ?

Quel dommage que Shakespeare ne soit pas là pour nous montrer Rousseau !

Alors, maintenant, on voit bien pourquoi il s'enfuit de partout, se rabâchant sans en percevoir l'origine : « Si je vis comme je vis, si je me prive de tout, si je suis malade, si je me refuse femme et enfants, richesse et honneurs, eh bien, un homme comme moi, vous pouvez bien le penser, n'aurait pas pu faire ce qu'on m'accuse d'avoir fait. Ce n'est pas vrai - ce n'est pas vrai - ce n'est pas vrai, je n'ai pas tué ma mère ». Mais aucune réponse, si ce n'est le silence assourdissant et monstrueux. Oui, oui, Rousseau, ses fuites, sa folie, c'est cela!

Et on comprend mieux encore pourquoi il répète sans cesse, comme d'autres répètent leur chapelet, que jamais il n'y eut meilleur mortel sur terre que lui. Ces sempiternels refrains qui pourraient sembler grotesques — et beaucoup ont dit qu'ils l'étaient — sont en réalité solennels, et tels des soupapes de sûreté, absolument vitaux pour lui.

Tout autant que ses exagérations qui, elles encore, ne peuvent être comprises que sous l'angle œdipien. Quand il écrit : « Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre exemple sur la terre », Si on ne connaît pas Œdipe, on ne peut s'empêcher de penser :

« Allons, allons ! Des millions de personnes ont vécu et vivent une situation identique ! » Sauf que parler de cette situation, ça lui permettait, à lui, de reprendre son souffle.

Quand il dit, par exemple, dans la « Dixième Promenade » : « Quels paisibles et délicieux jours nous eussions coulés ensemble ! », il est évident que ce sont des sentiments qu'il projette sur sa mère et qui ne sont que déplacés sur maman, comme il avait été convenu qu'il appellerait son initiatrice sexuelle.

Peut-être vous souvenez-vous du « pseudo-incestueux » du début.

Ecoutez-le dans la fin du premier livre des Confessions, quand déjà il refait sa vie au conditionnel : « J'aurais passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis, une vie paisible et douce telle qu'il la fallait à mon caractère, dans l'uniformité d'un travail de mon goût et d'une société selon mon cœur ».

En fait, il essaie de nier, d'exorciser, de fantasmer ce qu'aurait pu être son existence s'il était resté dans le giron maternel. On s'en rend compte : c'est inouï. Car ce n'est qu'en connaissant véritablement Œdipe qu'on peut percevoir l'individu, et donc Rousseau, et la société, et donc l'état de notre monde actuel. C'est tout le contraire d'une donnée rationnelle, tout le contraire d'une donnée intellectuelle. C'est une donnée de vases communiquant entre chacune de nos cellules et notre ça et notre inconscient. Et entre nous et l'autre. L'autre soi-même.

On n'a pas fini et on ne finira jamais d'épiloguer sur Œdipe. Je l'ai écrit : « sans Œdipe, notre malédiction, on meurt ».

Quand on voit, dans les masses humaines, les formidables essais religieux à Bénarès, Jérusalem, Rome, La Mecque, quand on voit ces manifestations effrayantes qui toutes viennent des mêmes essais infantiles œdipiens individuels, comment se fait-il que personne jamais n'ait étudié l'origine première des essais religieux de Rousseau, eux qui ont décidé de son intimité psychique ! La vie de Rousseau est faite de luttes dont celle, par exemple, contre les Encyclopédistes et ne peut être expliquée qu'en tant qu'essais religieux. La religiosité de Rousseau est l'explication hallucinée du pourquoi des guerres de la condition humaine.

Deuxième essai primordial de sa vie : la fuite de Genève, prélude à la série répétitive d'essais d'ancrage ratés.

La destinée de Rousseau prend sa réelle dimension à la lumière de la compulsion à la répétition, qui est la nécessité inconsciente qu'éprouve un individu de se remettre systématiquement dans une situation douloureuse, absurde, humiliante, répétant des essais anciens, mais sans se souvenir du prototype. Au contraire, il est à chaque fois convaincu que cette situation est pleinement motivée dans l'actuel. Et il n'arrive pas à y échapper.

La répétition est une donnée fondamentale sur laquelle il convient d'insister car elle est généralement escamotée, ou au moins ramenée à une pseudo-causalité, tels la malchance, la malveillance ou encore le jeu des circonstances.

La névrose de destinée qui en découle, avec sa toute-puissance échappant à toute explication rationnelle, saute aux yeux chez Rousseau, elle qui le conduit à une inexorable cascade de malheurs.

Enfin, troisième essai primordial : Rousseau lit dans le Mercure le sujet du concours et décide d'y participer : « A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers, et je devins un autre homme ». De cette décision, cruciale pour son avenir, sortira la première de ses œuvres exhalant le parfum des grandes vertus révolutionnaires, quarante ans avant que les Français ne prennent la Bastille, et brandissant l'épouvantail de la corruption de l'univers par la civilisation. Quelle puissance chez ce visionnaire !

Car si ce que j'ai dit de ses « pseudos » est exact, ils concernent en même temps un homme auquel, à peu de chose près, nous devons, nous et tant de nations, de penser comme nous pensons.

Pour moi, si « liberté, égalité, sécurité » ne tient pas debout, c'est de cela que viennent notre démocratie qui, elle, tient debout, et le fait qu'elle est la seule forme possible de vie humaine à long terme, même avec son infinie fragilité. Dieu sait que la risible chute des féroces dictateurs de l'Histoire le démontre... et le démontrera.

Et visionnaire encore, Rousseau qui nous met en garde : « Arrêtez, arrêtez tout, tout de suite, maintenant, ou vous êtes perdus ! » Arrêter quoi ? arrêter comment ? Mais lui savait, de tout son corps, par exemple que l'eau est le sang de la terre, que la terre est un être vivant et il prévoyait que sur elle les hommes se conduiraient comme des bactéries, des virus, des agents destructeurs. Cela finit par faire pas mal de temps, n'est-ce pas, qu'on nous serine : « Vous êtes le sel de la terre » ! Rousseau savait que, en fait et en pratique et en réalité, nous sommes le sida de la terre. Rousseau n'est pas seulement le plus grand écologiste. Il l'est avec deux siècles d'avance. Il a bel et bien pressenti que, sans distinction de race et de religion, ce qui est extrêmement important, l'homme allait devenir le cancer de la planète Terre.

Bon, en micropsychanalyse, cela n'est ni un bien ni un mal et ne nous impressionne pas. Il y a longtemps, en effet, que nous avons démontré pourquoi l'homme est totalement irresponsable, pourquoi, comme l'atome, le virus, l'éléphant ou la libellule et comme tout ce qui existe, il est ce qu'il est, un essai, composé d'essais, et par conséquent qu'il n'a pas la moindre chance d'amélioration.

Et que l'on ne vienne pas ici parler de pessimisme. Celui-ci ne regarde pas l'analyse. Tout au plus regarde-t-il les morales et les religions qui essaient de limiter ce que l'on appelle les dégâts. Avec le succès que l'on connaît. Et le final insuccès qui s'imposera. Et c'est que je ne vois pas pourquoi si, de la pulsion de mort-de vie individuelle, la pulsion de mort finit par avoir raison de l'homme, à la première embuscade globale, elle n' aurait pas raison des hommes.

Mais, si vous le voulez bien, j'aimerais aussi m'ouvrir à vous d'une question... — oui, que je le dise ainsi — qui me turlupine un peu. J'aurais pu dire « qui m'interpelle ». C'est à la mode, mais ce n'est pas assez grave pour ça. Et de toute façon, ni la question ni la réponse ne changent rien, si ce n'est à nous faire aimer Rousseau davantage.

Dans la « Quatrième Promenade », Rousseau écrit : « Il y a quelque temps que M. Foulquier m'engagea contre mon usage à aller avec ma femme dîner en manière de pique-nique avec lui et son ami Benoît, chez la dame Vacassin, restauratrice, laquelle et ses deux filles dînèrent aussi avec nous. Au milieu du dîner, l'aînée [...] s'avisa de me demander brusquement et en me fixant, si j'avais eu des enfants. Je répondis en rougissant jusqu'aux yeux que je n'avais pas eu ce bonheur. […] On s'attendait à cette négative, on la provoquait même pour jouir du plaisir de m'avoir fait mentir. [...] Deux minutes après, la réponse que j'aurais dû faire me vint d'elle-même “ Voilà une question peu discrète de la part d'une jeune femme à un homme qui a vieilli garçon ” ».

Alors, j'avoue que je ne vois pas très bien. Qu'essaie-t-il de faire ? Il commence cet épisode par « m'engagea [...] à aller avec ma femme » et, à la page suivante, il dit : « à un homme qui a vieilli garçon ».

Dans la « Neuvième Promenade », il insiste à plusieurs reprises sur la question des enfants : « J'avais mis mes enfants aux Enfants Trouvés », « Je comprends [...] le reproche d'avoir mis mes enfants aux Enfants Trouvés », « mais je savais que l'éducation pour eux la moins périlleuse était celle des Enfants Trouvés et je les y mis ».

Qu'en penser ? Car cela n'est pas tout. Je lis dans le Quid au sujet de sa femme que « les cinq enfants qu'elle prétendra avoir remis à l'Assistance publique ne sont pas de Rousseau ». Quoi ? voici que ce ne serait pas lui qui les y aurait mis, mais sa femme, et surtout que ce ne seraient pas ses enfants ? !

Mais alors, qui les y a mis ? Lui ? Elle ? Et sinon, à qui les a-t-elle confiés ? Bien curieuse affaire que celle de ces enfants. Même que tout à coup, la question, tout absurde qu'elle paraisse, se présente : les enfants Rousseau ont-ils vraiment existé ?

Revoyons la scène : il est avec sa femme, il est garçon, il a été hanté toute sa vie d'être démasqué d'avoir mis ses enfants à l'Assistance publique, ce qui à l'époque pourtant était chose assez courante et tout à coup, patatras, ses enfants, il ne les aurait même pas eus !... Aurait-il été davantage honteux d'avoir été impuissant ? Et aurait-il choisi de transformer en haut fait de gloire posthume ce qui, sa vie durant, l'aurait brûlé au fer de la honte?

Est-ce que cela ne pourrait pas faire comprendre l'apparent soulagement de Rousseau, lorsque, Madame de Luxembourg ayant émis le désir d'adopter un de ses enfants (Confessions, Livre XI), il n'en fut trouvé aucun, ni dans les orphelinats ni ailleurs.

On sait que sa concubine devenue sa femme l'a trompé sur le tard. L'a-t-elle fait dès le début de leur liaison ? Et même si ce fut le cas, elle lui était très attachée et n'avait aucune raison de mentir. De toute façon, elle seule savait d'où venaient ses enfants. Quoique...

Pour moi, que Rousseau n'ait pas eu d'enfant, qu'il en ait eu cinq ou dix ne change rien. Je dis cela parce qu'il me semble que la sexualité, chez Rousseau, n'est autre qu'un jaillissement ininterrompu d'essais corporels et psychiques, au cours de son existence où n'ont cessé de dominer l'angoisse et la crainte des tabous, dans un mélange d'attirance et de rejet. (A nouveau, si on était en analyse, j'ajouterais : dont le fondement ultime est la toute-puissante pulsion de mort de vie).

Encore ceci, si vous permettez : l'étonnante sérénité dans laquelle ce perpétuel angoissé et torturé psychique termine son existence provient d'un fait central : il a retrouvé le rêve, qu'il va écrire. Au fond, ses Confessions et ses Rêveries, c'est cela. Je ne serais pas loin de penser que son œuvre et sa vie ensemble doivent être entendues comme une confession, cachant — si vous voulez bien vous boucher les oreilles une seconde — cachant un « ecce homo ».

Bien sûr, le vide, les essais, la surdétermination, la compulsion à la répétition sont des outils précis pour le mieux comprendre. Mais le rêve dont nous sommes faits et qui se présente comme la « matrice pré-humaine », ou plus simplement comme la matrice psychique de chaque destinée humaine, réussit à tout extrapoler chez lui, et chez nous à le mieux voir.

A travers le rêve, voici que Rousseau se réconcilie avec le vide, source même des essais qui ont fait et défait sa vie et son œuvre, rêve par où l'on plonge dans l'infini de tous les règnes de tous les siècles, rêve dont procèdent toute invention et toute création, et qui finit par dépersonnaliser le génie même. Je l'ai écrit : « mon rêve, somme des rêves qui font ma vie, n'est pas de moi ».

Rousseau, homme essentiel à l'homme, indispensable à sa chaîne mentale, qui donne cette étrange impression que si d'autres géants ont fait, pratiquement, plus que lui, ils n'étaient pas aussi nécessaires que lui.

Mesdames, Messieurs, un jour, il y a bien longtemps, à Buenos Aires, on m'a demandé si je connaissais yota yota Roousséaou. Non, répondis-je, je ne le connais pas. Je ne sais même pas si, ce soir, je le connais mieux, ce J.-J. Rousseau. Mais... faut-il tellement le connaître ? Ou tellement l'aimer ? Ce pauvre hère, ce pèlerin perdu fait de merveilleuses étoiles filantes pour les contes de fée des adultes.

Mesdames, Messieurs, je vous remercie de votre attention.